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Qu’est-ce que tout cela veut dire?

Jacques Perrin
La Nation n° 2078 1er septembre 2017

La phrase de Mme Ada Marra, LA Suisse n’existe pas, continue de faire couler de l’encre. Nous nous immergeons dans ce flux parce que nous aimons dans la Nation clarifier les discours obscurs des médias.

Mme Stéphanie Pahud, linguiste à l’Université de Lausanne, partage probablement notre souci. Dans Le Matin Dimanche du 13 août, elle commente, sans l’approuver tout à fait, la phrase de Mme Marra.

Selon Stéphanie Pahud, Ada Marra a eu raison de tenter de dégommer le fantasme d’une essence suisse ; elle s’est sentie l’âme d’une dés-essentialiseuse et utilisait les majuscules («LA» Suisse) pour insister sur la portée sclérosante du déterminant. Essentialiser, selon une définition empruntée par Stéphanie Pahud au philosophe Vincent Cespedes, signifie appréhender une pluralité (…) comme s’il s’agissait d’une entité homogène. On dit alors le Noir, le Juif, l’Homosexuel, le Français, LA Suisse. On essentialise le Français, par exemple, quand on lui attribue un certain nombre de qualités qu’il se doit de posséder pour mériter le titre de vrai Français.

Arrivé à ce point, nous sommes dans l’embarras. Nous ne parlerions pas de la Suisse comme d’une essence, mais elle existe. Elle est un pays singulier. Elle présente certaines caractéristiques qui la distinguent de l’Italie, du Cameroun ou de la Chine. Il n’y a pas de Suisse éternelle, de vraie Suisse, mais nous pouvons émettre à son sujet des propositions correctes qui s’imposent à tous, même à Ada Marra: ce n’est pas une nation, mais une confédération au centre de l’Europe, formée de 26 cantons et demi-cantons souverains; le fédéralisme  permet à ceux-ci d’exister; la Suisse dispose d’une armée de milice; neutre, elle n’appartient pas à l’Union européenne; sa capitale est Berne et le franc suisse sa monnaie, etc.

La Suisse serait-elle toujours si singulière si l’on effaçait l’un ou l’autre de ces traits? Servirait-elle à quelque chose? Là est le problème. Une table sans pied(s) n’en est plus une.

Mme Marra a raison si elle a voulu signifier que les représentations que les gens se font de ce pays divergent. Il n’y en a probablement pas autant que de Suisses et de Suissesses, mais quelques-unes seulement, qui s’opposent. Stéphanie Pahud résume: La Suisse existe, elle est un territoire historico-géographico-politiquement défini. Mais elle éclate en représentations hétérogènes (…). Nous comprenons déjà mieux…

Après cette éclaircie, l’article de Stéphanie Pahud intitulé la Suisse existe. Mais ne se mélange pas nous  plonge à nouveau dans la perplexité. La linguiste pense que Mme Marra a l’esprit mélangeur et se demande si le mélange peut être organisé, question à laquelle elle répond «non» sans hésiter. Que signifie se mélanger? A quoi bon se mélanger? Se mélanger avec qui? Avec quoi? La Suisse s’est-elle mélangée avec d’autres pays en adhérant à l’ONU? Va-t-elle continuer sur cette voie en se fondant dans l’Union européenne? Les Suisses vont-ils se métisser encore plus avec des immigrants de toutes origines, sentant peut-être, à cause du déficit démographique, qu’il vaut mieux survivre en se mélangeant que mourir seuls?

Stéphanie Pahud parle de bonnes vibrations, de danse, elle aime aussi le mélange. Elle reproche à Ada Marra d’avoir, par son intervention malheureuse sur Facebook, davantage crispé les réticences à l’hybridation. Elle aurait dû mettre en conversation les différents discours sur la Suisse au lieu de dérouler le tapis rouge aux calomnies des extrémistes, affolés devant leur identité, supposée une et pure, menacée.

Nous sommes reconnaissants à Stéphanie Pahud de ne pas  forcer le mélange et de ne pas menacer les timides de sanctions, mais nous nous interrogeons encore sur son euphorie mélangeuse. En quoi celle-ci vaut-elle mieux que l’obsession de la pureté?

Dès la fin du XVIIIe siècle, mais surtout au XIXe, des penseurs  racialistes  se sont imaginé que les ethnies et les races (notamment la race blanche) survivraient et se renforceraient en restant pures de tout mélange. Ces idées n’ont pas eu des conséquences heureuses. Aujourd’hui, par réaction, des néo-savants affichent la position inverse: seules les bonnes vibrations et la danse effrénée du métissage peut «enrichir» les individus, les nations, les races. L’existence des races et des nations est en même temps niée, souvent par les mêmes chercheurs qui craignent de passer pour racistes. Il faut se mélanger, mais il n’y a rien à mélanger…

Derrière la lutte des «essentialistes» et des «mélangistes» se profilent deux positions philosophiques également insatisfaisantes: l’essentialisme et le nominalisme. Les essentialistes croient qu’il existe des communautés idéales dont les exemplaires dans le monde réel sont le plus souvent décadents, dégradés et impurs. Pour les nominalistes, seuls existent les êtres singuliers et toute communauté formée en vertu de ressemblances constatables entre certains d’entre eux ne serait que fiction «stigmatisante», enfermant les singularités dans des normes arbitraires.

Dans son essai Lanormalité1 Stéphanie Pahud interroge une autre linguiste, Marie-Anne Paveau qui déclare: (…) les normes de genre (…) saturent la société de manière impressionnante (…) Du point de vue des individus qui ressentent ces normes comme des contraintes pénibles et destructrices, les genres sont infinis – il en existe autant que d’individus selon le mot célèbre de Judith Butler2 – et doivent absolument être déconnectés des normes et choisis, ou inventés, par les individus. Nous ignorons si Stéphanie Pahud partage pleinement cette conception. Nous remarquons toutefois qu’elle ose deux définitions dans son article. Elle n’aime pas les essences, mais accepte les définitions ( donc les espèces et les genres), ce qui donne à penser qu’elle occupe une position plus réaliste que le nominalisme des LGBTIQA, lesbiennes, gays, bisexuels, transsexuels, intersexes, queers, asexuels, liste qui ne peut  que s’accroître à l’infini…

Notes:

1  Stéphanie Pahud: Lanormalité, essai, L’Age d’Homme, Lausanne 2016. Nous commençons une deuxième lecture de cet ouvrage et nous en reparlerons.

2  C’est nous qui soulignons. (réd.)

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