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Circonflexe et provincialisme

Félicien MonnierEditorial
La Nation n° 2182 27 août 2021

En 1990, le Conseil supérieur français de la langue française publiait au Journal officiel de la République française un rapport explicatif sur une réforme orthographique connue sous le nom de rectification orthographique, ou orthographe rectifiée. L’Académie française avait alors donné son aval. Les dictionnaires actuels proposent les deux variantes, ce qui engendre de la confusion plutôt que de la simplification. L’usage ne sanctionna jamais les nouvelles graphies, si bien qu’en 2006, les Immortels s’étonnèrent de la soudaine volonté de l’Education nationale de ressusciter ce projet. Officiellement, l’orthographe rectifiée est censée être enseignée en France. Une simple lecture des grands quotidiens français révèle qu’il y a un gouffre de la théorie à la pratique.

C’est à présent au tour de la Conférence intercantonale de l’instruction publique (CIIP) de relancer pour 2023 cette poussiéreuse réforme. Pour l’occasion, elle a diffusé un Petit Livre d’Or des Principes de l’orthographe rectifiée (OR) de 1990 et Sensibilisation au langage épicène. Elle y détaille les 14 autres nouvelles règles que les maîtres devront enseigner dans deux ans. L’orthographe traditionnelle sera encore admise, mais non plus privilégiée. Qu’il n’ait jamais vraiment pris en trente ans justifie pourtant de mettre en cause le bien-fondé de ce projet. Une langue se vit, elle ne se décrète pas. Que la CIIP accepte d’être l’auteur de cette moribonde renaissance justifie qu’on lui attribue une coresponsabilité dans l’élaboration de cette réforme. Sans compter qu’elle profite d’y glisser une «sensibilisation au langage épicène» pour donner à l’ensemble du projet sa légitimité idéologique.

La réduction du nombre de cas de recours au circonflexe sur les «i» et les «u» figure au cœur de cette réforme. Elle en est aussi l’un des éléments les plus symboliques.

On commencera par conserver le circonflexe lorsqu’il exerce une fonction discriminatoire, soit lorsqu’il permet de distinguer deux mots: par exemple dans «sur ce coup, le Conseil d’Etat est bien sûr de lui». De même, ils seront maintenus dans les terminaisons verbales. Au premier chef desquelles se retrouveront celles des personnes du pluriel du passé simple: «nous prîmes La Nation à Valeyres, et vous la lûtes».

Le circonflexe devra cependant disparaître lorsqu’il est inutile, reprend la CIIP dans sa brochure. Exit abîme, croûte, apparaître, maîtresse et des dizaines d’autres!

Ce péremptoire reproche d’inutilité contient en lui-même les biais de cette réforme. Il suffit, pour le réaliser, de rappeler d’où nous viennent ces circonflexes prétendument inutiles. Le cas du souvenir du «s» disparu est le plus représentatif: «La croûte croustille». La croûte du pain de la baguette parisienne n’est rien d’autre que la paniscrusta des Romains. De même pour l’huître qui évoque non seulement l’ostrea latine, mais aussi l’oyster des côtes irlandaises, et l’Auster de la Mer du Nord. Ces deux seuls exemples assez simples démontrent combien le circonflexe éclaire la langue d’aujourd’hui et la fait expliquer presque d’elle-même ses origines et ses variantes. La réminiscence du «s» qu’incarne le circonflexe n’ancre pas seulement le lecteur dans le temps, elle lui rappelle qu’il s’insère dans un espace linguistique.

Cet espace linguistique, la francophonie d’abord, l’univers indo-européen ensuite, les réformateurs l’écartent au nom de la simplification de la langue. Or cette simplification est une illusion, parce que la réforme se présente avec de nouvelles règles et leurs exceptions, en concurrence avec les usages établis de l’ancienne orthographe, toujours valide. Quelle pagaille! Dans la logique d’une vraie réforme qui viserait l’efficacité, il suffirait de rendre facultatif l’usage des circonflexes, dans tous les cas.

La CIIP subordonne ainsi le contenu de la langue à l’application la plus efficace possible de principes pédagogiques. Que la langue française soit l’objet d’un apprentissage difficile exigerait sa simplification: l’égalité des chances entre nos écoliers serait à ce prix. La CIIP reconnaît chercher avant tout à faire prévaloir chez les élèves la réflexion sur la mémorisation. Pourtant, même dans cette optique déjà critiquable tant il serait illusoire de vouloir se passer de la mémorisation, la suppression du circonflexe est la dernière chose à faire. Parce qu’il avait lu une critique des Liaisons dangereuses, archétype du roman épistolaire, l’adolescent que je fus découvrit que l’Epître aux Romains était un courrier. La claustrophobie dont il souffrait enfant n’avait rien à voir, sauf par son étymologie, avec le cloître de l’Abbaye de Romainmôtier, ou ce qu’il en reste.

Les réformateurs prétendent rendre la langue française plus accessible en la coupant de ses racines. Cela ressort notamment de leur invitation à simplifier la langue lorsqu’on doute de l’orthographe à retenir. Il conviendrait alors d’éviter les traits d’union et les circonflexes, ou de favoriser les pluriels réguliers. «Va-nu-pieds» devient «vanupied». On dirait le nom d’un archipel polynésien.

Cette volonté de simplification n’est pas anodine. Elle poursuit maladroitement un but utilitaire et réduit tendanciellement la langue au seul statut d’outil de travail. Dans une telle perspective, quelles différences subsiste-t-il encore entre une langue française rectifiée par l’Etat pour se conformer aux standards idéologiques de l’efficacité pédagogique et de l’égalitarisme d’une part, et le globish de l’économie mondiale d’autre part?

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