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Communauté fantasmée

Félicien MonnierEditorial
La Nation n° 2184 24 septembre 2021

«La Ligue vaudoise porte un projet politique. Quand, dans le tweet, on parle “ d’unité de la communauté ”, il y a là une valorisation nationaliste d’une communauté fantasmée comme homogène. Les sciences sociales au contraire, en analysant les différences, contribuent à penser un vivre-ensemble qui reconnaisse cette pluralité», a déclaré Mme Eléonore Lépinard, qui enseigne à l’Université de Lausanne, dans 24 heures du 8 septembre dernier1.

C’était une réponse à la Ligue vaudoise qui avait dénoncé sur Twitter la nature diviseuse des racial studies (littéralement: études raciales). Il s’agit – schématiquement – d’un courant d’étude socio-constructiviste d’origine américaine considérant que la société occidentale a érigé en norme un racisme dévalorisant à l’égard des non-blancs, cantonnés au statut de «racisés». Ce statut d’oppressés proviendrait d’un racisme dit «systémique» en ce qu’il caractériserait tous les domaines de la civilisation occidentale, de sa littérature à ses sciences.

Dans le présent numéro, M. Jacques Perrin étudie le cas «de Pury» et le traitement de la statue du grand mécène neuchâtelois récemment accusé d’esclavagisme.

Dénoncer l’enseignement d’une sociologie de la division ne revient naturellement pas à nier que dans les rues vaudoises des policiers puissent traiter un Nigérian noir différemment d’un Vaudois blanc. Et que cela puisse poser un problème.

Madame Lépinard croit cependant sceller notre sort en sous-entendant que de toute manière l’homogénéité, ou l’unité d’une communauté, ne peut être que fantasmée. Cela revient à dire qu’elle est impossible. Ce qui décrédibilise du même coup la notion même de nation. Car en réalité sans une certaine unité, rien n’existe.

On s’étonnera d’abord de voir comment Madame Lépinard oppose à la doctrine de la Ligue vaudoise «les sciences sociales [qui] au contraire, en analysant les différences, contribuent à penser un vivre-ensemble qui reconnaisse cette pluralité». Une professeure d’université, bénéficiant des deniers publics et investie d’une tâche d’enseignement, est-elle à sa juste  place lorsqu’elle met le contenu de son champ d’étude sur le même plan que la doctrine d’un mouvement politique? On peut en douter. Mais il fallait bien que quelqu’un réponde à 24 heures.

Reconnaissons d’abord que l’unité d’une communauté ne peut être qu’inférieure en perfection à celle qui caractérise une personne humaine. Une communauté est avant tout un rassemblement de personnes, avec tout ce que cela comporte de divergences, dans les origines, les caractères, les histoires individuelles et familiales. Nier cela serait une erreur.

Mais il serait tout aussi erroné de ne voir, séparés les uns des autres, que les individus qui composeraient atomiquement cette société. C’est ici le travers fondamentalement individualiste du combat intersectionnel. En concentrant leur regard exclusivement sur des rapports de domination considérés comme l’alpha et l’oméga de l’organisation sociale, les wokes2 excluent tout ce qui rassemble les membres d’un même pays. Pire, ils discréditent la majorité des habitudes sociales, traditions et langages communs comme autant de coupables de l’oppression.

Lorsqu’elles se contentent, sans porter de jugements de valeurs moraux ou politiques, de décrire le fonctionnement des groupes humains, les théories déconstructivistes ne sont pas sans intérêt. Faisant cela, la sociologie peut être à sa juste et passionnante place. Aussi, dans une perspective réaliste et empirique, le propos de la Ligue vaudoise est depuis ses débuts d’avoir constaté l’existence de la communauté vaudoise. Nos fondateurs n’ont pas inventé un pays qui n’existait pas auparavant. Le Pays de Vaud n’est pas la Comté des Hobbits, ou la Syldavie du Sceptre d’Ottokar.

Mais c’était en 1926. Que constatons-nous encore aujourd’hui? D’abord des personnes qui habitent sur un certain territoire, délimité par des frontières inchangées depuis des siècles. Ces personnes se connaissent, ou à tout le moins partagent à des degrés divers des connaissances communes.

Elles parlent la même langue, avec des particularités de langage tellement connues qu’on oublie leur spécificité. Elles auront certes des accents différents selon leur provenance géographique. Mais connaître et discuter cette information est déjà un élément d’unité. Encore aujourd’hui les universitaires lausannois, s’ils ont abandonné le «parler pointu» d’il y a deux générations, ont à leur tour développé une sorte de faux accent français.

Grâce à ce langage, tout ce monde partage des mœurs quotidiennes: d’innombrables manières de se saluer, de se céder la politesse, de remercier, de s’excuser, de s’affirmer dans une discussion ou de se plaindre.

Ensuite ces personnes sont soumises à des institutions continues depuis la fin du XIIIe siècle au moins. Nous avons certes été occupés, et quelques territoires ont été cédés à des puissances étrangères, mais les Vaudois n’ont toujours eu qu’un seul maître à la fois. Depuis 1803 le Canton est souverain, et tous les jours il exerce sa souveraineté.

Nous pourrions encore parler des paysages qui, avec l’aide des artistes, ont marqué le sens de la beauté des Vaudois et leur rapport à la nature. Ou évoquer les grands rassemblements qui ponctuent l’année ou le siècle. Les girons de jeunesse et la Fête des Vignerons célèbrent les rythmes campagnards. Plus urbains, Paléo ou le Festival de la Cité participent aussi de ces grandes rencontres que les Vaudois affectionnent tant.

A ces critères objectifs s’ajoute un sentiment individuel d’appartenance. Ce ressenti seul ne fera jamais tout. Il n’a de sens qu’adossé à des réalités communautaires vécues et transmises. Mais il facilitera le développement d’un discours politique sur soi-même et sa communauté.

Est-elle donc absolument homogène, cette communauté vaudoise? Elle ne le pourra jamais. L’absolu n’a pas sa place ici-bas. Et probablement cette homogénéité est-elle aujourd’hui moins forte qu’il y a cinquante ans. L’acculturation anglo-saxonne des petits Vaudois est autant à blâmer que les difficultés d’intégration des immigrés. Mais nier l’existence communautaire du Pays de Vaud relève du plus pur aveuglement.

Notes:

1  Cochard Catherine, «La Ligue vaudoise fustige le “militantisme” de l’UNIL», 24 heures du 8 septembre 2021.

2  Entendons ici les personnes éveillées (du verbe anglais to wake up) à la souffrance subie par telle ou telle personne en raison de son appartenance à une minorité oppressée.

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