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La première des libertés

Pierre-François Vulliemin
La Nation n° 1786 9 juin 2006
«Liberté»: la plupart de nos contemporains n’ont que ce mot-là à la bouche. Bien des hommes se disent prêts à tout pour ce mot, qui n’ont jamais cherché à en définir le sens. Tout au plus l’idée de liberté flotte-t-elle en eux comme un vague mirage d’indépendance absolue et de plénitude surhumaine. Ils croient en un absolu humain, notion contradictoire s’il en est. Ces rêveurs redoutables oublient l’évidence: l’individu humain n’est qu’un homme en puissance, prêt à s’actualiser – les modernes diraient prêt à se réaliser dans la vie – à travers les diverses communautés auxquelles il appartient de fait, la plupart du temps sans l’avoir décidé. Ainsi, parce que l’homme n’est jamais vraiment indépendant, définir la liberté par le terme d’indépendance entretient une dangereuse confusion. L’individualiste lui-même se joue la comédie de l’autosuffisance, alors qu’il chaparde sans cesse les fruits de la vie communautaire.

Hors de toute communauté, il n’est pas de vie digne d’un homme, ni d’homme digne de sa nature. Cela dit, la dépendance n’est pas toujours bonne pour l’homme. Il est des dépendances serviles qui l’oppriment et des dépendances grosses de liberté qui l’épanouissent. C’est une question d’amour. Aussi curieux que cela puisse paraître, l’homme est libre dans l’exacte mesure où il aime ce dont il dépend. Pareillement, l’homme est captif dans l’exacte mesure où il dépend de ce qu’il ne peut pas aimer. De la sorte, ceux qui n’aiment rien demeurent captifs malgré tous leurs efforts. Aucune révolution ne peut les libérer. Brisez leurs liens et ils se plaindront sous peu des mille et une autres contraintes de la vie sociale. Ainsi des individualistes, toujours en mal de liberté, à qui l’Etat devrait seulement garantir la possibilité de mener une vie d’égoïsme. Ainsi des centralisateurs de tout poil, créatures de la Berne fédérale ou de la Bruxelles européenne, qui ne voient jamais plus loin que le bout de la réforme structurelle en cours. Ces grands malades entretiennent sans coup férir les monstres technocratiques les plus effrayants. Pour eux, seule compte cette affirmation jamais argumentée que l’on «ne peut plus continuer avec ces cantons, avec ce pays, avec ce continent, etc.» Quel bien pauvre mantra!

Les individualistes comme les réformateurs intrépides ne comprennent pas combien il serait plus simple et plus sain d’aimer tout simplement la communauté politique, somme toute bienfaisante, à laquelle ils appartiennent. Les uns comme les autres refusent les communautés existantes. C’est là leur point commun. Ils sont en fait aveuglés par la proximité des mille bienfaits cantonaux dont ils profitent tous les jours de leur vie. Pour ne parler que de ce qui nous concerne au premier chef, les centralisateurs vaudois et leurs suiveurs individualistes refusent de reconnaître que le Pays de Vaud a mérité le nom de nation jusque dans son histoire au sein de la Confédération helvétique. Nos technocrates maison refusent de considérer notre nation comme la légitime maîtresse d’un territoire qu’un long usage a fait sien. Ils feignent d’ignorer, ces compatriotes aveugles, que cette communauté concerne leur existence sous tous ses aspects, sans dépendre d’aucune communauté supérieure pour réaliser son bien commun.

Nous croyons que notre liberté humaine, c’est-à-dire communautaire, passe par la liberté du Canton. En effet, lui seul tient pleinement compte de notre culture et de nos sensibilités particulières. Tel n’est pas tout à fait le cas de la nécessaire Confédération que nous respectons. Tel n’est pas du tout le cas de ces conglomérats internationaux que l’on nous vend comme la panacée. La nation n’est pas à ces conglomérats ce qu’est la famille à la nation. Au contraire, la nation perd toujours de sa plénitude lorsqu’elle entre dans un organisme international. Charles Maurras avait raison: la première des libertés, c’est bien l’indépendance de la patrie. Nous déplorons seulement que nos contemporains ne le puissent voir. C’est là le fait de la propagande fédérale et d’une certaine félonie cantonale, affichées jusque dans les manuels scolaires. Il s’ensuit un désamour fatal pour notre cher Canton. Beaucoup ne savent plus le regarder comme il le mérite: comme une grande chose à notre mesure. En effet, la proximité physique dénuée d’intimité morale ne sert de rien. C’est même le meilleur moyen de frôler un pays sans en connaître l’âme. Cette proximité d’étranger ne permet que d’atteindre l’enveloppe matérielle, le déchet mécanique de la vie d’un Pays. (1) Beaucoup d’entre nous vivent chez nous comme ces touristes ignares, qui ne rêvent que de retrouver la nourriture bas de gamme et les petites habitudes télévisuelles abandonnées le temps d’un voyage organisé. Tout espoir n’est pas perdu cependant. Que les Vaudois recommencent à s’intéresser à leur Pays et ils l’aimeront, c’est tout naturel. Qu’ils recommencent à l’aimer et le fédéralisme apparaîtra à nouveau pour ce qu’il est: la garantie de ne dépendre que de ce que l’on aime.


NOTES:

1) Qui s’intéresse aux notions de nation, de liberté ou encore d’appartenance lira avec profit les deux ouvrages suivants: Le goût du bien commun, Cahier de la Renaissance vaudoise 143, par Olivier Delacrétaz et Retour au réel, de la plume de Gustave Thibon. L’auteur du présent article reconnaît ici tout ce qu’il doit à ces lectures.

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