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Une fatigue mystérieuse

Olivier Delacrétaz
La Nation n° 1786 9 juin 2006
La campagne sur l’«Espace éducatif suisse» nous a inspiré quelques remarques que nous livrons au lecteur comme elles nous viennent. Certains y discerneront quelque amertume de notre part. Ils n’auront pas tort: l’affaire est trop importante et affecte trop profondément le Canton pour que nous acceptions notre défaite avec fair-play. La politique n’est pas un sport.

Nous avons d’entrée de cause dénoncé la hâte des autorités qui n’a pas permis qu’un véritable débat s’engage sur le fond. Mais ce reproche circonstanciel ne doit pas nous empêcher de discerner les lignes générales d’une évolution dramatique de la politique suisse.

Il existait naguère encore ce qu’on appelait «la majorité silencieuse». Elle recouvrait en gros la «classe moyenne», composée de petits et moyens entrepreneurs, de contremaîtres, de cadres intermédiaires, de personnes bien intégrées et prenant volontiers des responsabilités sociales dans les communes et les associations. Le vote de ce groupe social informel était volontiers anti-étatiste et fédéraliste, moins par principes formulés que parce qu’il tenait, plus ou moins consciemment, à une certaine stabilité sociale, se méfiait de Berne, craignait l’administration et préférait un tiens à deux tu l’auras. Peut-être un tel groupe social ne peut-il exister que si l’horizon politique est relativement sûr et calme. Peut-être aussi que les subventions tentatrices, ajoutées aux exigences de tout genre que l’Etat impose aux entreprises ont lentement érodé le désir d’indépendance concrète, familiale et professionnelle de la majorité silencieuse. Quoi qu’il en soit, c’est un fait qu’elle est en train de se défaire. Avec elle disparaît aussi un obstacle précieux à la centralisation et à l’étatisme.

La critique systématique des projets de lois à partir d’une lecture attentive des textes et sur la base d’expériences précédentes n’est tout simplement plus reçue. L’argumentation proprement dite ne tient qu’une place réduite dans les exposés des partisans, au profit d’une survalorisation des slogans et des mots-clefs: «harmonisation», «mobilité», «simplicité». Le fait qu’un argument soit faux et démontré tel – ainsi de la prétendue croissance constante des déménagements intercantonaux – n’empêche pas qu’il soit répété inlassablement. Les questions institutionnelles qui furent longtemps la spécialité des Suisses parce que l’équilibre confédéral en dépendait – il en dépend encore, mais on ne le sait plus – sont encore plus mal traitées que le reste de l’argumentation. Le problème de la constitutionnalité des lois, pierre d’angle du fédéralisme, fait bâiller jusqu’aux juristes. Alors que ce sont les institutions qui donnent les directions et les impulsions à l’ensemble des lois, il n’est pas exagéré d’affirmer que personne ne s’y intéresse. Quand on démonte les mécanismes cantonicides qu’introduisent les «organes communs», par exemple, on nous répond qu’«il ne faut pas peindre le diable sur la muraille», que «les cantons conservent toute latitude en matière scolaire» et que «la Confédération n’interviendra qu’en cas de besoin absolu». Or, chaque fois que nous avons «peint le diable sur la muraille» (pensons à EVM), nous nous sommes rendus compte ultérieurement que nous l’avions peint trop mollement sous des couleurs trop pâles. Et chaque fois que la Constitution fédérale a donné à la Confédération la compétence de faire une loi, elle en a profité jusqu’au bout, et plus d’une fois avec excès. Mais l’expérience, même répétée, n’a pas plus de poids que l’argumentation rationnelle.

Les partis ont été minables, certains plus que d’autres. On n’attendait rien du parti radical suisse qui a décidé, dans sa lutte aussi désespérée que vaine pour reconquérir un pouvoir dont il ne sait que faire, de militer pour la centralisation scolaire. Honneur aux quelques courageux députés radicaux qui ont tenu à faire partie du comité! Le PDC, au trente-sixième dessous doctrinal, a parfaitement joué la carte de l’insignifiance absolue. Malgré l’engagement pugnace et sans faille de M. Oskar Freysinger qui a combattu le projet tant du point de vue des souverainetés cantonales que de son métier d’enseignant, malgré le soutien que lui a apporté M. Ulrich Schlüer avec son journal Schweizerzeit, le parti UDC a accepté le projet. Seules quelques sections cantonales ont refusé. Malgré le baroud d’honneur du député et syndic Jean-Pierre Grin, la section vaudoise a accepté, fidèle à sa motivation politique première qui est de prouver au monde qu’elle n’a rien à voir avec l’aile «blochériennne» du parti. Le parti libéral vaudois, traditionnellement fédéraliste, a jugé que le combat contre PECARO équilibrait les motifs d’opposition: il est resté sur le ballant. La Nation a déjà démontré l’absurdité de ce raisonnement, PECARO pouvant dès le 21 mai au soir être considéré comme la mise en oeuvre romande de l’«Espace éducatif suisse unifié». Mme Lyon, la «femme d’Etat» dont M. Haury aime tant tresser les louanges, ne s’est d’ailleurs pas fait faute de le souligner dans les heures qui ont suivi, c’était de bonne guerre. J’ai été prié de présenter nos arguments devant le parti libéral suisse qui a accepté le projet à une écrasante majorité. Ce fut l’occasion d’entendre une déléguée déclarer qu’«elle avait honte d’être vaudoise et suisse» sans s’attirer le moindre rappel à l’ordre. Ce fut aussi l’occasion d’entendre une conseillère nationale libérale soutenir avec énergie l’intervention de l’Etat dans le domaine de la formation continue!

C’est une autre dérive capitale de la politique suisse, découlant directement du mépris manifesté à l’égard de l’argumentation: tous les partis disent la même chose, à des nuances près. Même pas la pensée unique, seulement le discours unique. Un discours plus ou moins égalitaire, plus ou moins centralisateur, plus ou moins étatiste, la lutte électorale se résumant à des différences dans la formulation des slogans. Ce sont désormais les gens du marketing et de la communication qui composent les programmes des partis du centre, un centre de plus en plus étendu.

La presse a fait son travail. Nous y avons trouvé plus d’ouverture d’esprit, plus de compréhension de fond que dans les officines partisanes. Il y avait quinze journalistes, la radio et la télévision lors de la conférence de presse du Comité suisse d’opposition. Les arguments fédéralistes et ceux concernant l’ambiguïté des «organes communs» ont été restitués correctement. Cela aussi devait être dit.

On pourrait nous opposer que cette évolution annonce un ordre politique nouveau, imposé par des circonstances nouvelles, et que nous ferions mieux de nous y adapter plutôt que de perdre notre temps dans une opposition stérile et promise à l’échec. L’ampleur de notre défaite pousserait effectivement à ce type de raisonnement. Sauf que nous ne discernons pas le moindre signe d’un ordre en marche dans cette évolution, seulement les symptômes habituels qui accompagnent les débâcles: une fuite aveugle en avant, une chute indéfinie dans l’incertain, l’indifférent et le chaotique, une perte de maîtrise de la réalité que l’on compense à coups d’organigrammes, de procédures technocratiques et de discours lénifiants. Il est donc juste, même si c’est fatiguant, de s’y opposer sans relâche.

M. Roger Friedrich, à Lugano, auteur d’un magnifique article dans la Nouvelle Gazette de Zurich, nous parlait de la «fatigue mystérieuse» qui a saisi les Suisses depuis quelques années. Effectivement, ce pourrait être une explication. Fatigue intellectuelle et morale. Fatigue physique et stomacale. Fatigue de vivre. Fatigue d’être.

Un salut amical et reconnaissant à tous ceux qui ont travaillé avec nous ou de leur côté, ceux que nous avons déjà cité, mais aussi les membres du Comité vaudois, le Centre Patronal, M. Roberto Bernhard à Winterthour, M. Alain Marti de Genève, M. Bruno Nüsperli d’Aarau, notre ami Julien Le Fort à Fribourg… et bien d’autres qui ont livré un combat qu’il fallait livrer, pour l’honneur, et parce qu’il en annonce d’autres.

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