Identification
Veuillez vous identifier

Mot de passe oublié?
Rechercher


Recherche avancée

L’unification destructrice

Olivier DelacrétazEditorial
La Nation n° 1778 17 février 2006
La caisse maladie unique, la filière scolaire unique jusqu’en neuvième année et l’«Espace éducatif suisse unifié», ces trois projets de réforme sont distincts quant à leur objet, mais identiques dans leur approche essentiellement uniformisatrice.

Les caisses maladie ne se livrent pas, dit-on, de véritable concurrence. Leur gestion des bons et mauvais risques manque de transparence. Leurs redondances administratives, leur taille insuffisante, les problèmes que pose leur coexistence, autant de facteurs qui font «exploser» les coûts de la santé. Conclusion des experts, suivis de près par les politiques: il faut une caisse maladie unique. Peu importe que d’autres pays aient douloureusement expérimenté le caractère encore plus éparpillé, bureaucratique, obscur et coûteux de la caisse unique. Peu importe qu’on crée un monopole qui exercera sur l’assuré le pouvoir discrétionnaire d’une administration étatique. Peu importe que ce pouvoir soit voué à déborder sur les diagnostics et les traitements, qu’il jugera non plus selon l’intérêt du malade dans le cadre d’une relation médicale personnelle, mais selon des normes économiques établies statistiquement. Peu importe que la concurrence ainsi rétablie ne favorise pas les médecins les meilleurs, mais les moins chers et les plus dociles à l’égard du nouveau pouvoir. Les partisans secouent la tête et marmonnent: «On ne peut plus continuer comme ça, il faut changer, il faut une caisse unique…» Et les médias répètent à l’envi: «Il faut une caisse unique!»

Certains élèves de la voie générale sont, dit-on depuis peu, aussi bons que certains autres de la voie baccalauréat. Pourquoi dès lors sont-ils exclus des perspectives universitaires? Et certains élèves de la voie à options sont aussi bons que les moins bons de la voie générale. C’est trop injuste. D’ailleurs, les «découvertes les plus récentes» «démontrent» que l’intelligence n’est pas un donné, qu’on peut la développer tout autant que le savoir: il n’y a pas de bons et de mauvais élèves, il n’y a que des élèves lents et des élèves rapides, disent les experts. Cela même est discutable. Il faudrait dire qu’«il n’y a que des élèves freinés et des élèves stimulés». Conclusion, il nous faut une voie unique, jusqu’à la fin de l’enseignement obligatoire. On sait que la voie unique relancera pour dix ans de désordre dans l’école vaudoise. On sait aussi que, l’égalité tardant à venir, les faibles seront largués et les forts entravés. On sait que le niveau des exigences continuera de baisser. On sait que quarante années d’expériences allant dans le même sens et fondées sur le même type d’arguments se sont soldées par des échecs fracassants. On sait enfin que le régime scolaire finlandais, invoqué par les partisans de la voie unique, fonctionne dans des conditions sociales, démographiques, linguistiques totalement différentes de celles que nous connaissons. Qu’importe! «Il faut une voie unique» répète Mme Lyon, inlassablement relayée par les échos médiatiques.

Certaines écoles cantonales peinent à la tâche. Les différences des systèmes scolaires d’un canton à l’autre augmentent les risques d’échec des écoliers qui déménagent. Donc il faut unifier les écoles cantonales en les centralisant sur le plan fédéral. Peu importe que les Suisses ne déménagent pas «de plus en plus» d’un canton à un autre. Peu importe qu’il soit déraisonnable de bouleverser des énormes organisations groupant des milliers d’enseignants et des dizaines de milliers d’élèves pour un nombre minime d’écoliers qui auront de toute façon mille autres motifs – changement d’habitation, d’amis, de cadre social et de mœurs – de perdre une année dans l’école de leur nouveau canton. Peu importe que l’unification fédérale soit un ratage annoncé, vu la résistance que lui opposeront les cantons, les syndicats d’enseignants, les enseignants à titre individuel et les parents. Peu importe qu’on spolie de leur compétence ceux des cantons qui maîtrisent le domaine scolaire: il faut «faire quelque chose», il faut unifier.

On refuse à chaque fois de se représenter concrètement les conséquences de l’opération. On ne tient aucun compte des expériences similaires déjà faites dans d’autres domaines ou par d’autres pays. On ne se donne même pas la peine de répondre aux arguments de fond ou de forme présentés par les opposants. Malgré les contestations chiffrées et vérifiables qu’ils fournissent, on continue à répéter que «les Suisses déménagent de plus en plus». On refuse par principe de formuler un «plan B», c’est-à-dire une position de repli. Admettre la possibilité d’un plan B, ce serait admettre que le projet n’est pas parfait. Ce serait aussi diminuer la pression sur le souverain, alors qu’il s’agit d’obtenir de lui une acceptation «massive».

Toutes ces unifications conduisent à un accroissement du pouvoir de décision et de contrôle de l’Etat, ainsi qu’à une centralisation institutionnelle dont rien ne dit qu’elle s’arrêtera aux frontières suisses.

Apparemment, l’espoir à long terme des partisans de l’unification est de maîtriser entièrement le futur de l’humanité en la faisant entrer dans un grand système autorégulé unique et parfait. Le paradoxe est qu’ils sont prêts à nous faire payer cette maîtrise d’une subordination aveugle au marteau sans maître de la rationalité administrative.

En réalité, les choses ne se passent pas ainsi, parce que l’homme n’exerce pas une maîtrise illimitée sur les choses. L’effort exacerbé d’unification ne conduit pas à l’unité – si du moins on entend par ce mot un ordre stable intégrant harmonieusement des éléments autrefois séparés. Quelques mois ou quelques années après l’entrée en vigueur du projet, on constate que la réalité continue de résister à l’unification, qu’elle continue de lui opposer sa matérialité encombrante, qu’elle conserve les différences qui distinguent ses composantes, différences combien plus profondes que le texte de loi qui prétend les évacuer, qu’elle fait rentrer par la fenêtre les inégalités qu’on avait chassées par la porte. On constate que la réalité est devenue un peu plus incertaine et opaque, un peu moins maîtrisée qu’auparavant. Voilà tout. L’unification est un processus de décomposition.

Vous avez de la chance, cet article est en accès public. Mais La Nation a besoin d'abonnés, n'hésitez pas à remplir le formulaire ci-dessous.
*


 
  *        
*
*
*
*
*
*
* champs obligatoires