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Occident express 61

David Laufer
La Nation n° 2152 3 juillet 2020

Les profils d’Akhenaton, les icônes de Byzance, les saints des portails gothiques, les tombeaux royaux de Saint-Denis, les églises russes, les bibliothèques allemandes, les bouddhas de Bamiyan, les statues de Léopold II de Belgique: l’iconoclasme comme la religion sont des preuves d’universalisme. L’iconoclasme ne se cuisine qu’à chaud, on n’a jamais détruit un buste ou dynamité un monument à l’issue d’un colloque d’historiens. Pour décapiter les statues des rois de Juda de Notre-Dame de Paris – que la foule parisienne de 1793 prenait pour les rois de France – il fallait user du double combustible de la haine et de la peur: haïr le monde ancien et en craindre le retour. Néanmoins, pour ignorante qu’elle fût, cette passion destructrice était aussi porteuse d’espoirs, d’une soif d’un monde nouveau. Elle regardait vers l’avant et, littéralement autant que symboliquement, prenait appui sur les ruines du passé pour s’élancer. On tentait ainsi de briser un cordon ombilical invisible. Dans la foulée de la mort de George Floyd aux mains de la police de Minneapolis, la foule de Bristol a déboulonné la statue d’Edward Colston, un esclavagiste tricentenaire, et l’a précipitée dans la rivière. En Belgique, les monuments du roi Léopold II (un authentique criminel en l’occurrence) ont été détruits ou déboulonnés. Et même à Neuchâtel, on est allé jusqu’à renoncer à nettoyer la statue conchiée de David de Pury, suspecté d’avoir profité de l’esclavage. Cet iconoclasme-là est d’un genre tout à fait nouveau. Il s’attaque aux symboles d’un monde déjà enfoui, presque oublié, et les ressort dans un contexte de repentance. A la haine du monde passé s’ajoute ainsi une haine réflexive qui rend insupportable à ceux qui en souffrent l’idée d’être les héritiers de ces héros d’autrefois. Il ne s’agit donc plus tant de s’élancer vers l’avenir que de purger le passé, le rendre conforme aux attentes et aux exigences du présent. Exercice prométhéen qui exige des quantités sidérales d’hypocrisie et de cynisme. Staline faisait purger les photos officielles chaque fois qu’un des pontes du Kremlin se faisait suicider. En Serbie on est très chatouilleux sur ces questions. Les noms de rues, les monuments et les statues sont toujours des enjeux politiques brûlants. Spécialité locale, c’est rarement la foule qui déboulonne les héros d’autrefois; le gouvernement s’y colle avec empressement, espérant y trouver la légitimité que les urnes peinent à offrir. Ma galerie se trouve dans une rue qui a changé douze fois de nom au cours du siècle dernier, au gré des guerres et des révolutions. Aujourd’hui personne ne songerait à la renommer une treizième fois, on a fini par se fatiguer de l’exercice. Ainsi, de Belgrade, la fureur des foules de Bristol rend songeur. Feraient-ils un tour en Serbie, ces gens comprendraient peut-être qu’il y a plus de vertu à accepter son passé qu’à s’évertuer à le réécrire.

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