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A la conquête du Caucase

Pierre-Gabriel Bieri
La Nation n° 2153 17 juillet 2020

Ce n’est pas un nouveau livre: A la conquête du Caucase a été publié pour la première fois en 2006, puis réédité en 2018 au moment de la parution de L’épopée sibérienne1. Ces deux ouvrages d’Eric Hoesli se complètent parfaitement pour retracer l’histoire de l’expansion géographique de la Russie – expansion à l’Est vers la Sibérie, dès le XVIe siècle, puis plus modestement au sud dans le Caucase, vers la fin du XVIIIe.

A cette époque, l’armée impériale se heurte à une vive résistance lorsqu’elle cherche à s’assurer le contrôle de ces régions montagneuses, où vivent des peuples musulmans habitués à se retrancher habilement dans le terrain. Abkhazes, Tcherkesses, Adygues, Kabardes, Lezguiens, Ingouches ou Tchétchènes ne se laissent guère approcher et donnent du fil à retordre aux officiers russes. Tantôt ils tendent des embuscades dans les étroites vallées qui montent vers leurs territoires, tantôt ils descendent piller la plaine avant de remonter dans leurs inaccessibles villages. De véritables forteresses sont érigées sur des surplombs rocheux, où les montagnards mènent bataille sous la conduite de chefs charismatiques tels que le fameux imam Chamil. Ce dernier finira par être capturé en 1859, mais d’autres lui succèdent, et l’opposition farouche des peuples du Caucase à l’égard de la domination russe restera une constante tout au long de l’histoire, jusqu’à nos jours.

Cette animosité sera régulièrement exploitée par les ennemis de la Russie. Dès les années 1830, le «Grand Jeu» des Britanniques s’invite dans la région pour contrer l’influence russe. Des agents s’infiltrent depuis l’ouest en Circassie, se lient avec les populations locales, suscitent des revendications autonomistes en promettant le soutien et la reconnaissance des Etats occidentaux. Ces menées feront long feu, mais les Russes auront bien du mal à maintenir leurs fortifications les plus exposées le long de la côte escarpée de la mer Noire.

L’épopée historique que nous propose l’auteur évolue ensuite vers le centre du Caucase, où se dressent les sommets les plus élevés de la chaîne montagneuse. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, ceux-ci attirent les pionniers européens de l’alpinisme – cette fois avec des intentions plus sportives que politiques – qui se mesurent les uns après les autres aux dangers des hauteurs pour réussir l’ascension de l’Elbrouz, du Kochtan-Taou et de l’Ouchba. Lorsqu’éclate la Deuxième Guerre mondiale, les Allemands redonnent à l’exploit physique une dimension militaire en portant les combats jusqu’au cœur des cimes enneigées. Cependant, l’objectif stratégique de la Wehrmacht en 1942 est davantage dans la plaine, au nord du massif caucasien – où, à la suite des chars allemands, le récit nous entraîne toujours plus à l’est, cette fois vers les riches sous-sols pétrolifères de la Tchétchénie, du Daguestan et de l’Azerbaïdjan.

Le pétrole restera un fil conducteur pour les derniers chapitres. Entre-temps, la Russie est devenue communiste et le pouvoir soviétique mène une répression féroce contre plusieurs républiques du Caucase, coupables d’avoir accueilli trop favorablement l’avancée des soldats allemands. Sur les ordres de Staline et de Béria, pourtant tous deux géorgiens, des régions entières sont vidées de leurs habitants, qui sont déportés brutalement vers l’Asie centrale. Mais sur les rives de la mer Caspienne, c’est désormais l’or noir qui dicte l’histoire. La ville de Bakou est devenue un eldorado dès la fin du XIXe siècle, attirant de nombreux investisseurs et travailleurs étrangers pour exploiter cette nouvelle énergie prometteuse qui jaillit puissamment de la terre. Cette fulgurante prospérité industrielle et commerciale est coupée dans son élan par divers conflits sociaux et ethniques qui éclatent à la veille de la révolution bolchevique, puis par une poussée de l’armée turque. La Caspienne et les Etats qui l’entourent vont pourtant continuer à vivre de l’extraction et de l’exportation du pétrole.

Au moment où l’Union soviétique s’effondre, dans la dernière décennie du XXe siècle, cette région se retrouve au centre d’un nouveau «Grand Jeu» où les intérêts politico-économiques des Etats-Unis et de leurs alliés européens s’opposent à ceux de la Russie. Tandis que cette dernière s’enlise dans un nouveau conflit en Tchétchénie, les Américains posent leurs pions, acquièrent des concessions sur les champs pétrolifères et commencent la construction d’un oléoduc reliant directement Bakou à la Méditerranée, en évitant ainsi le goulet d’étranglement du Bosphore; au passage, ils prennent le contrôle de la Géorgie, selon un scénario qui deviendra par la suite un grand classique: présence militaire, aide économique massive, «Révolution des Roses».

Le livre d’Eric Hoesli constitue une lecture passionnante pour qui souhaite mieux situer, sous l’angle historique mais aussi géographique et géopolitique, cette chaîne montagneuse qui s’étire d’ouest en est, de la mer Noire à la mer Caspienne, servant de point de rencontre à plusieurs civilisations et apparaissant à l’Européen moyen comme une introduction aux vastes espaces de l’Asie centrale.

Notes

1  Voir La Nation n° 2126 du 5 juillet 2019.

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