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Une révolution bourgeoise interminable

Jacques Perrin
La Nation n° 2157 11 septembre 2020

Au printemps 2019, nous avons discuté dans la Nation certaines prédictions de Tocqueville (n° 2121) et de Nietzsche (n° 2122). Nous allons maintenant nous intéresser à Marx, auteur dont on dit – peut-être à tort – qu’il s’est beaucoup trompé. Après la chute du communisme en Russie, certains ont cru que le marxisme était mort. Il n’en est rien. Marx est très lu. Le marxisme pourrait renaître grâce à l’écologie. Deux des trois auteurs climato-pessimistes que nous avons étudiés au camp de Valeyres, Dany-Robert Dufour et Bernard Stiegler (décédé le 6 août), commentent le même texte de Marx tiré du Manifeste du parti communiste dans la traduction de Laura Lafargue, deuxième fille de Marx et de Jenny von Westphalen. Voici l’extrait:

La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire.

Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a détruit les relations féodales, patriarcales, idylliques. Tous les liens variés qui unissent l’homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d’autre lien, entre l’homme et l’homme, que le froid intérêt, les dures exigences du « paiement au comptant ». Elle a noyé les frissons de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux salées du calcul égoïste. Elle a supprimé la dignité de l’individu devenu simple valeur d’échange ; aux innombrables libertés dûment garanties et si chèrement conquises, elle a substitué l’unique et impitoyable liberté de commerce. […]

La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production et donc les rapports de production, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l’ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de toutes les conditions sociales, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux stables et figés, avec leur cortège de conceptions et d’idées traditionnelles et vénérables, se dissolvent ; les rapports nouvellement établis vieillissent avant d’avoir pu s’ossifier. Tout élément de hiérarchie sociale et de stabilité d’une caste s’en va en fumée. Tout ce qui était arrivé est profané, et les hommes sont enfin forcés d’envisager leur situation sociale, leurs relations mutuelles d’un regard lucide.

Poussée par le besoin de débouchés de plus en plus larges pour ses produits, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s’implanter partout, mettre tout en exploitation, établir partout des relations.

Par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand regret des réactionnaires, elle a enlevé à l’industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont évincées par de nouvelles industries, dont l’implantation devient une question de vie et de mort pour toutes les nations civilisées […] A la place des anciens besoins que la production nationale satisfaisait, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de l’isolement d’autrefois des régions et des nations se suffisant à elles-mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et il en va des productions de l’esprit comme de la production matérielle. Les œuvres intellectuelles d’une nation deviennent la propriété commune de toutes. L’étroitesse et l’exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles ; et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle.

Grâce au rapide perfectionnement des instruments de production, grâce aux communications infiniment plus faciles, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu’aux nations les plus barbares.

Selon Marx et Engels, l’histoire de toute société se résume à celle de la lutte des classes. Le mérite de la bourgeoisie est d’avoir simplifié celle-ci. Deux classes se font désormais face: la bourgeoisie et le prolétariat. Le texte ci-dessus ne prophétise rien. C’est une description glaciale, parsemée de traits moqueurs, aussi vraie en 2020 (voire plus) qu’en 1848, quand le Manifeste paraît. La bourgeoisie a détruit l’Ancien Régime. Les traditions, le respect des pères, la religion, l’honneur, les franchises locales, l’autarcie et les belles-lettres nationales, tout s’est effondré. La classe bourgeoise qui détient le capital, les connaissances scientifiques et promeut sans cesse l’innovation technique, ne connaît que son intérêt, ne procède plus que par le calcul, ne se dévoue que pour le commerce et révère l’aiguillon de la concurrence. Les techniques nouvelles refaçonnent les rapports sociaux. Cela se produit si vite que l’agitation et insécurité règnent. A cause de la division du travail qui permet une production industrielle à grande échelle, ouvriers et artisans, devenus des salariés, perdent leur savoir-faire et leur fierté professionnelle. Ils effectuent des tâches parcellaires avant d’être remplacés par des machines, en échange d’un salaire tout juste suffisant pour renouveler leur force de travail, seule marchandise qu’ils puissent vendre.

L’analyse marxiste sonne désagréablement aux oreilles d’un conservateur attaché à sa nation parce que Marx a en grande partie raison. Oui, depuis les Grandes Découvertes, grâce à la science galiléenne puis newtonienne permettant le progrès technique, la production s’est mondialisée, la consommation aussi. La vie intellectuelle se déroule en anglais. Le coronavirus nous rappelle notre dépendance à de nombreux produits étrangers, à des ressources lointaines, à l’existence d’un réseau mondial de communication et de transport, à des sources d’énergie souvent situées hors de nos murs.

Il va de soi que pour Marx, la victoire de la bourgeoisie sur la féodalité idyllique, en extase et chevaleresque n’est en rien regrettable. Ce n’était qu’une étape nécessaire avant la lutte finale et l’établissement de la société communiste sans classe, débarrassée de l’exploitation de l’homme par l’homme.

Or cette société n’a jamais vu le jour et la grande bourgeoisie capitaliste et mondialiste décrite dans le Manifeste de 1848 accélère sans cesse le rythme au lieu de se putréfier comme Marx le prédisait. Pourquoi? Cette marche sera-t-elle interrompue? Nous le verrons dans un prochain article.

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