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L’impossible droit au blasphème

Olivier DelacrétazEditorial
La Nation n° 2162 20 novembre 2020

A entendre le monde officiel français, la France culmine dans la République, la République culmine dans la liberté d’expression et la liberté d’expression culmine dans le droit au blasphème. En d’autres termes, Charlie Hebdo représente la fine fleur d’une France qu’il vomit, protégé nuit et jour par des flics qu’il méprise, pour livrer un journal que personne ne lit, n’achète même, tant il est aussi prévisible que platement ordurier. Cherchez l’erreur!

Blasphémer, c’est offenser non pas n’importe quel dieu, mais celui auquel on croit. En d’autres termes, il faut être chrétien pour blasphémer la Trinité. Si l’offense vient de l’extérieur, d’un incroyant ou du croyant d’une autre religion, c’est une insulte ou une moquerie, pas un blasphème, quelle qu’en soit la gravité. L’insulte ou la moquerie s’adresse moins à ce dieu dont l’offenseur nie l’existence qu’à ses fidèles, fourvoyés dans leurs croyances absurdes.

Selon la théologie chrétienne, tous les péchés peuvent être pardonnés au fautif qui se repent, même les blasphèmes. Seul le blasphème contre l’Esprit, ce «péché éternel», selon les paroles du Christ rapportées par l’évangéliste Marc1 est irrémissible. C’est un refus volontaire et conscient du témoignage intérieur de l’Esprit saint et, du même coup, de la grâce offerte par le Christ. Le blasphémateur se met ainsi lui-même dans l’incapacité de demander et de recevoir le pardon. Mais ce n’est pas à lui que pensent ceux qui défendent le droit au blasphème. C’est à Charlie et ses semblables.

L’islam est plus simple. Le Coran, parole incréée d’Allah, porte en lui-même sa propre validation: celui qui le lit ou l’entend ne peut faire autrement que se convertir, tant la vérité du texte sacré s’impose, tant sa lumière éclate aux yeux les plus obscurcis. Celui qui s’obstine dans le refus fait preuve d’une mauvaise volonté de la même gravité, aux yeux d’un musulman, que le blasphème contre l’Esprit des chrétiens. En d’autres termes, si la prédication musulmane échoue, le recours à la force contre le mécréant est légitime et nécessaire. Et c’est encore bien plus le cas si celui-ci dessine le prophète – ce qui est en soi interdit – dans une posture obscène. L’islam ne saurait envisager le moindre droit au blasphème.

Cela explique peut-être pourquoi les réactions des chrétiens et des musulmans aux provocations de Charlie sont si différentes, empruntées pour les premiers, vengeresses pour les seconds. Du point de vue chrétien il n’y a certes pas de «droit au blasphème». Mais il n’y a guère que les catholiques traditionnels et les chrétiens évangéliques pour oser manifester leur indignation. Les autres ne savent pas très bien sur quel pied danser face aux provocations blasphématoires – caricatures, spectacles, films – censées nous «faire réfléchir». Sans doute la crainte d’entrer dans le jeu des provocateurs, de paraître étroits d’esprit, de se ridiculiser et de faire rejaillir ce ridicule sur l’Eglise…

Un chrétien ne saurait revendiquer le droit au blasphème sous prétexte de combattre l’islam en ridiculisant le prophète Mahomet ou en brûlant des corans. Cette attitude est contre-missionnaire, comme toutes les attitudes persécutrices. De plus, elle vilipende cette part implicite de religion naturelle que partagent toutes les religions. En s’en prenant à l’islam, non par l’argumentation théologique, le témoignage et l’exemple personnel, mais par l’insulte et le mépris, le chrétien dévalorise sa propre foi.

L’Etat doit-il réprimer le blasphème? Pour l’islam, qui ne distingue pas vraiment entre le temporel et le spirituel, la question n’a aucun sens: l’Etat est au service direct de la foi. La répression du blasphème va de soi.

La position du chrétien est, là aussi, plus différenciée. Dans les époques de chrétienté, c’est-à-dire quand la religion chrétienne était omniprésente, le statut de croyant et celui de citoyen étaient en symbiose et les lois prolongeaient tout naturellement les exigences de l’Eglise. Le blasphème représentait tout ensemble une offense à Dieu et une atteinte aux mœurs publiques. Les répressions religieuse et politique se confondaient.

Il en reste quelque chose dans certaines législations européennes. En Suisse, pays non laïque, mais neutre en matière de religion, l’article 261 bis du Code pénal punit d’une peine pécuniaire «celui qui, publiquement et de façon vile, aura offensé ou bafoué les convictions d’autrui en matière de croyance, en particulier de croyance en Dieu, ou aura profané les objets de la vénération religieuse». Le fait que cet article semble également protéger les convictions des agnostiques et des athées montre toutefois que nous sommes dans la répression de l’insulte plutôt que dans celle du blasphème proprement dit.

Les laïques français défendent le droit au blasphème avec passion, sous prétexte que le blasphème relève du combat d’idées et que ce combat doit être libre. Avec un rien d’imagination et de sensibilité, on voit pourtant bien qu’en insultant une divinité, on n’ouvre aucun débat sur sa vérité, ce qui est pourtant la raison d’être de la liberté d’expression. On insulte simplement le croyant qui la révère.

Comment expliquer que ces républicains, si prompts à s’émouvoir face aux «discours de haine» de leurs adversaires, puissent considérer le droit au blasphème comme la manifestation ultime de la liberté d’expression? Serait-ce un reste de cette guerre à mort que conduisirent les acteurs républicains de la Révolution française non seulement contre la royauté mais aussi contre l’Eglise?

La notion de droit au blasphème est une contradiction dans les termes. Le blasphème public se veut une transgression. La transgression tire sa force de la tension entre l’acte commis et son caractère interdit, autrement dit, du risque que court son auteur. Si le blasphème est expressément autorisé par le gouvernement, il n’est plus qu’une marque banale de mauvaise éducation. Le blasphémateur, empêtré dans la reconnaissance officielle, se voit contraint de radicaliser sans cesse ses injures pour retenir l’attention, mais en vain. Ce n’est pas pour rien que Charlie est en train de repartir en faillite. Même pour le blasphémateur, le droit au blasphème est un contresens.

Notes:

1    Mc 3: 28. On trouve le même récit dans Matt. (12: 22-32) et Luc (11: 14-23, 12: 10).

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