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L’école vaudoise en mutation permanente

David Verdan
La Nation n° 2191 31 décembre 2021

Le 1er décembre 2021 marquait les 25 ans d’une réforme «progressiste et égalitaire» au sein d’une école «traditionnellement sélective et élitaire»1, la fameuse et controversée Ecole vaudoise en mutation (EVM96). Un quart de siècle plus tard, il semble bien que notre chère école n’ait toujours pas terminé sa mue, quitte en cela à déstabiliser nombre de ses praticiens. Peut-être est-elle enfin devenue une institution moderne qui, pour reprendre l’expression d’Hartmut2, «ne peut se stabiliser que de manière dynamique» (n.d.l.r. poétique manière de dire «bordélique»)? Mais donc, au sein de ce que certains chercheurs reconnaissent comme étant un véritable «chaos normatif»3, qu’en est-il de l’instituteur – que dis-je? – de l’animateur socio-pédagogique? Essayons-nous à un bref état des lieux de cette question au travers de la littérature dite scientifique.

Tout d’abord, le retrait du programme institutionnel4 et de la forme disciplinaire de l’école laisse un vide que les acteurs ont a? charge de remplir. Dans la novlangue institutionnelle, cette situation n’est pas le signe d’un abandon du corps enseignant par l’autorité pédagogique, mais une invitation faite à ceux-ci à puiser dans leurs propres ressources – leur créativité – afin d’investir leur travail d’un sens et d’une raison d’être qui seraient plus proches de leur «style professionnel»5. Pourtant, à l’inverse de leurs aînés, pour un nombre croissant de praticiens actuels, l’enseignement constitue plutôt un second choix de carrière qu’une vocation, davantage motive? par les conditions de travail que par un intérêt réel pour la pédagogie6.

Mais l’école serait-elle véritablement devenue une «coquille institutionnelle sans autorité» pour reprendre l’expression de Susan Strange7 a? propos de l’Etat? Rien n’est moins sûr. Car si la forme disciplinaire de l’école est régulièrement critiquée et réduite, c’est au profit de nouvelles attentes qui se manifestent notamment par les «éducations a?…» (l’égalité, la diversité, la durabilité, etc.) issues pour beaucoup de l’agenda Education 2030 de l’UNESCO. Dans les faits, il semble même que, dans une forme de soft-power caractéristique de nos démocraties libérales, la sphère d’influence de l’école s’étende actuellement de plus en plus, notamment sur celle des familles8. En somme, si l’institution scolaire a perdu quelque chose, ce n’est pas tant son influence, mais plutôt sa boussole interne.

A l’interne, cette recomposition progressiste du rôle de l’école ne va évidemment pas sans laisser de côté un certain type de profil d’enseignant. Car dans un contexte caractérisé par «l’affaiblissement général des cadres de la transmission»9, les partisans de l’ancien modèle scolaire semblent bien être confrontés a? une situation particulièrement difficile a? résoudre et face a? laquelle seule deux voies s’offrent à eux, celle de l’adhésion institutionnelle ou celle du détachement, soit ce que Perrenoud appelle «l’autonomie de contrebande»10. En somme, faire «à sa sauce» lorsque la porte de la classe est fermée. Cependant, cette seconde voie tend à devenir toujours plus escarpée a? mesure que les procédures de contrôle et les incitations aux changements se font plus présentes.

Sur ce point, il convient toutefois de préciser que ce tournant de l’école n’est pas que le fait – si l’on ose encore cette réduction binaire – de la gauche, mais également de la droite. En effet, comme l’indiquent Emery et Martin11, l’hybridation au sein des administrations publiques de référents issus des valeurs civiques et marchandes a eu comme conséquence de créer une forme de crise identitaire chez les acteurs. Pour ne rien arranger, un autre corollaire de cette nouvelle gestion publique (NGP) serait l’augmentation de la reddition de comptes découlant d’une stratégie de pilotage par les outputs – ou plus communément – les datas12. Derrière ces anglicismes – qui laissent par ailleurs deviner l’origine de ces stratégies de gestion publique – réside en définitive la manifestation de ce que Broadfoot appelle «l’État évaluateur»13. En somme, une école devenue boulimique de données, mais qui ne sait même plus vraiment à quelles fins attribuer ses moyens. Peut-être qu’une organisation internationale pourrait l’y aider?

Conclusion? La chimère qu’est devenue l’Ecole vaudoise à force de mutations répétées n’est déjà pas très belle à voir, mais la forme qu’elle risque de prendre en continuant sur sa tendance actuelle ne promet rien de bien plus beau. Mais qui sait? Peut-être que, par une ironie de l’histoire, cette institution mue par le progrès finisse par revenir au stade primaire de l’évolution? Dans cette perspective, le stade du mollusque semble bien être celui qui se profile à l’horizon. Mais attention, un mollusque évaluateur, un smart mollusque, dont les fonctions, ramenées au strict nécessaire, consisteraient à faire résonner dans sa coquille vide les poncifs «progressistes et égalitaires» des bureaucrates onusiens, avant d’en évaluer la réceptivité chez les enseignants et élèves en récoltant une masse grandissante d’outputs. Ainsi va le progrès.

Notes:

1  Propos de l’article du 24 heures: L’esprit d’EVM 96 souffle encore sur l’école vaudoise. 1er décembre 2021.

2  Hartmut, Rosa. Résonance: une sociologie de la relation au monde. La Découverte, 2018.

3  Durler, Héloise. LOSEGO, Philippe. Travailler dans une école: Sociologie du travail dans les établissements scolaires en Suisse romande. EditionsAlphil Presses universitaires suisses, 2019.

4  Dubet, François. Le Déclin de l’institution. Média Diffusion, 2014.

5  Monney, Corinne. Formation des enseignants pour l’inclusion et orientations contradictoires en Suisse. Revue internationale d’éducation de Sèvres, 2018, no 78, p. 125-136.

6  Maroy, Christian. Perte d’attractivité du métier et malaise enseignant. Le cas de la Belgique. Recherche et formation, 2008, no 57, p. 23-38.

7  Strange, Susan, et al. The retreat of the state: The diffusion of power in the world economy. Cambridge universitypress, 1996.

8  Durler, Héloise. Losego, Philippe. Ibid. p.124

9  Castel, Robert. François Dubet, Le déclin de l’institution. Seuil, Paris, 2002 (421 p.). Sociologie du travail, 2005, vol. 47, no 2, p. 269-271.

10 Perrenoud, Philippe. Le métier d’enseignant entre prolétarisation et professionnalisation: deux modèles du changement. Faculté de psychologie et de sciences de l’éducation: Service de la recherche sociologique, 1993.

11 Emery, Yves et Martin, Naomi. Quelle identité d’agent public aujourd’hui?. Revue française d’administration publique, 2008, no 3, p. 559-578.

12 Paquay, Léopold. L’évaluation des enseignants. Tensions et enjeux. L’Harmattan. 2004.

13 Broadfoot, Patricia. Un nouveau mode de régulation dans un système décentralisé: l’État évaluateur. Revue française de pédagogie, 2000, p. 43-55.

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