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Josquin 2021

Jean-Blaise Rochat
La Nation n° 2191 31 décembre 2021

Mort il y a exactement cinq cents ans, Josquin Desprez (1450-1521) – l’orthographe de son nom ainsi que sa date de naissance sont fluctuantes – est au nombre des plus grands musiciens d’Occident, par l’abondance, l’influence et la valeur de son œuvre. De renommée internationale en son temps, il a été admiré par Luther, il a influencé Palestrina, Victoria, etc. Plus près de nous on reconnaîtra des traces de cet héritage chez le Stravinsky tardif (la Messe de 1948, Canticum sacrum de 1956) ou Arvo Pärt, par exemple.

De nombreuses rééditions, mais aussi des publications nouvelles viennent opportunément saluer cet anniversaire. Après l’année Beethoven, célébrons tardivement l’année Josquin Desprez (sans oublier Saint-Saëns, mort en 1921). Mais contrairement à Ludwig van et Camille, qui sont presque nos contemporains en comparaison, un compositeur vieux de plus de cinq cents ans semble a priori de nature à intéresser les historiens et les musicologues plus que le grand public, si cultivé soit-il.

Les producteurs phonographiques sont bien conscients qu’il y a une barrière à franchir et qu’il faut développer quelques ruses pour attirer le moderne chaland. Un effort est donc fait sur la présentation des CD, le packaging, comme on dit aujourd’hui. Voici un livret à l’esthétique douteuse: le fameux portrait de Josquin enturbanné, multiplié par vingt, est traité à la façon pop art, sur fond orange criard. Et pour renfort de démagogie commerciale, le titre de l’album est Baisiez moy. Voyons l’intérieur: l’accompagnement instrumental comprend, outre un luth bienvenu, un synthétiseur Buchla, une onde Martenot et un clavier Fender Rhodes! Au secours! On écoute quand même? Au point où nous en sommes… Eh bien le résultat est excellent. Le titre racoleur du CD est le vers initial d’un charmant et innocent poème anonyme: «Baisiez moy ma doulce amie/ Par amour je vous en prie /Non feray /Et pourquoy?/ Se je faisois la folie /Ma mere en seroit marrie. Vela de quoy.» On conviendra que c’est d’un érotisme prudent et distingué. Distinguée est aussi l’interprétation de l’ensemble Thélème dirigé par Jean-Christophe Goffe. Quant aux instruments électroniques, employés avec parcimonie, dans quelques chansons seulement, ils apparaissent avec un tel naturel, une telle discrétion que l’on pourrait croire que le compositeur les avait prévus. Nul effet de modernisation hasardeuse ne vient ternir la réussite de cette production audacieuse autant que respectueuse. Un regard sur la réalisation technique nous apprend que la prise de son est l’œuvre d’un des meilleurs spécialistes actuels, Nicolas Bartholomée, qui assure le difficile équilibre entre les timbres instrumentaux et les parties vocales.

Autre production à la présentation discutable: cette fois, dans une esthétique revisitée street art monochrome à connotation vaguement gothique, le visage du musicien est altéré en tête de mort sur fond gris muraille. Titre de l’album: Josquin the undead. Ne nous laissons pas rebuter. La démarche de l’ensemble Graindelavoix dirigé par Björn Schmelzer est très différente des Thélème. Les voix, à la fois âpres et sensuelles, sonnent à la manière des polyphonies corses. Le chant se déroule tel un rituel envoûtant, soulignant les dissonances, les frottements harmoniques entre les parties, ajoutant çà et là des ornements ou de subtils glissandi. La complexité de l’architecture de cette géniale musique, souvent portée à la mélancolie, apparaît ainsi évidente à l’auditeur actuel.

Deux chansons sont communes à ces actualisations réussies et pourtant si différentes: Baisiez-moy et Nymphes des bois (déploration sur la mort de Jean Ockeghem). Les livrets comprennent d’intéressantes notices et les textes des chansons. Voilà pourquoi il faut acquérir les deux enregistrements.

Pour les mélomanes qui préféreraient aborder le compositeur par sa musique religieuse, je ne saurais trop recommander la sublime messe Pange lingua dans l’interprétation limpide et lumineuse de l’ensemble britannique StileAntico.

Références:

Josquin Desprez, Baisiez moy, ensemble Thélème, dir. Jean-Christophe Goffe, CD Aparte, 2021.

Josquin the undead, Graindelavoix, CD Glossa, 2021

The Golden Renaissance, Josquin Des Prez, Stile Antico, CD Decca, 2021

Ces enregistrements sont disponibles sur les plates-formes en streaming. Malheureusement bien souvent sans notice ni textes chantés.

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