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Sauver la presse de ses propres travers

Lionel Hort
La Nation n° 2191 31 décembre 2021

Depuis plusieurs décennies, la presse va mal et ceci pour deux raisons au minimum.

D’une part, la concurrence de la radio, de la télévision, et désormais principalement d’internet, a bouleversé au fil des années le modèle de financement de la presse écrite payante – traditionnellement, abonnements et publicité. Cela a entraîné disparitions, fusions et rachats de titres par des grands groupes, et donc des coupes budgétaires. D’autre part, l’essor du politiquement correct n’a cessé d’affaiblir la pluralité des opinions dans la société et à l’université. Ceci a entraîné un appauvrissement des contenus éditoriaux et une uniformisation des orientations politiques des médias de masse, dans le sens général de l’égalitarisme et de l’étatisme.

Cette situation critique pousse régulièrement les milieux politiques cantonaux ou fédéraux à proposer l’extension des aides dont bénéficient les médias. Les Chambres ont voté un train de mesures fédérales en faveur des médias, destiné à les soulager financièrement et à favoriser leur «transition numérique». Un référendum lancé contre le projet fédéral et soutenu par La Nation a abouti1. Ce train de mesure est dangereux sous trois aspects.

Premièrement, le projet est contradictoire en cela qu’il souhaite aider la presse écrite mais également pousser à sa mue vers le tout-numérique. A titre d’exemple, La Nation dispose certes d’un site internet et d’une version numérique, mais notre journal reste fondamentalement ancré sur son support papier. Il ne s’agit donc pas ici de s’opposer naïvement à la numérisation, qui est une réalité technique indéniable, riche de possibilités, portée par le marché et les nouveaux usages de la jeunesse. Cette votation nous permet cependant de prendre en considération certaines de ses retombées inquiétantes.

Du point de vue médiatique, la numérisation pose des problèmes de santé publique, d’éducation et de rapport à l’information. Les parents, les enseignants et les psychologues connaissent bien les problèmes de déficit d’attention, d’addiction, de harcèlement ou de fausses nouvelles que posent la multiplication des supports numériques dans les mains de la jeunesse ainsi que et l’usage toujours accru des réseaux sociaux pour s’informer.

Il s’agit ainsi de conserver un rapport sain à la lecture, essentiellement lié au papier. Les subventions publiques ne doivent en aucun cas amplifier un phénomène déjà bien présent et favorisé encore par la pandémie,  dont les inconvénients risquent de rattraper les avantages2.

Deuxièmement, les défenseurs du projet arguent de l’importance, pour la démocratie, du maintien d’une presse diversifiée et pluraliste. En l’état, on ne voit pas en quoi les mesures prévues atteindraient ce but. Les aides (rabais sur les livraisons postales et sur la TVA, aides directes pour la transition numérique, aide à la formation, etc.) seraient certes distribuées à tous les journaux payants et atteignant un chiffre d’affaires minimal. Mais le texte ne distingue pas la presse d’information de la presse d’opinion, alors que c’est justement là que l’argument pluraliste aurait un sens3.

A part la presse d’information régionale, essentielle à la vie communale et locale, brique des identités cantonales, les grands journaux abordent tous, en substance, l’actualité de la même manière. Et ce même sans crouler sous les subventions étatiques. L’Etat n’a ainsi pas à favoriser davantage une neutralité journalistique (qui de toute manière ne se décrète pas d’en haut et n’existe pas) celle-ci permettant même dans le pire des cas d’imposer comme objectives des conceptions partisanes.

Troisièmement, le projet est centralisateur. Même s’il ne prévoit pas de nouvelle base constitutionnelle en faveur de la Confédération, les compétences de l’Office fédéral de la communication seront renforcées; il y aura donc centralisation, au moins matériellement. De plus, les aides, censées être temporaires, risquent d’être pérennisées suite à une étape d’évaluation4 qui doit débuter quatre ans après l’entrée en vigueur du train de mesures. Celle-ci verra alors probablement s’institutionnaliser l’aide aux médias, avec, à terme, le risque de voir apparaître des aides directes à la presse. Dans tous les cas, l’argent public créera une dépendance financière impossible à supprimer, et donc catastrophique pour la crédibilité d’une presse prétendument indépendante.

Et si la situation des médias continue d’empirer, l’Etat devra porter à bout de bras une presse à la fois moribonde et lourdement subsidiée.

Pour sauver la presse d’une étatisation irréversible et d’une numérisation qui desservira tant le journaliste que son lectorat, nous voterons NON le 13 février prochain.

Notes:

1    Voir l’éditorial de M. Félicien Monnier dans La Nation n° 2181 du 13 août 2021.

2    A ce sujet et dans le domaine des aides (très) indirectes, on pourrait éventuellement envisager des mesures cantonales minimales, de nature éducative, ou encore des restrictions concurrentielles visant la RTS, qui produit également du contenu «textuel» en ligne, et les GAFAM, mais bien entendu le projet n’en parle pas.

3    Voir l’éditorial de M. Olivier Delacrétaz dans La Nation n° 2066 du 17 mars 2017.

4    C’est d’ailleurs le cas du projet vaudois d’aide en faveurs des médias. Celui-ci prend la forme d’un arrêté du Conseil d’Etat temporaire qui prévoit expressément la possibilité se transformer en loi cantonale pérenne après une étape d’évaluation de son efficacité. Voir l’Exposé des motifs et projet de décret instituant des mesures de soutien à la diversité des medias du Conseil d’Etat vaudois, décembre 2019, article 4, page 51.

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