Les alexandrins d’Anorexie

Jacques Perrin La Nation n° 2095 27 avril 2018

Anorexie, déesse impérieuse et méchante, n’éprouve aucun désir, si ce n’est celui de traîner aux Enfers certaines jeunes filles dont elle hait la nature corporelle. Là-bas, avec leur consentement et leur collaboration efficace, elle les consume petit à petit, en les affamant.

Charlotte Monnier, connue de nos lecteurs, a été la proie d’Anorexie:

Mes os s’étaient mués en barreaux de fer blanc
Et ma peau translucide en lambeaux transparents.

Mais elle lui a échappé. Charlotte n’est pas devenue un pur esprit, acceptant après un long combat de laisser naître son corps de femme.

De dix ans d’épreuves, elle est sortie plus forte. Elle a appris le métier de comédienne. Les meilleurs maîtres parisiens lui ont enseigné à déclamer les alexandrins pour lesquels elle a conçu une passion si forte qu’elle s’est mise à en composer. Dans une petite pièce de théâtre, elle en a rassemblé plus de six cents pour raconter ses démêlés avec Anorexie et sa vilaine fille, Aménorrhée.

Ce n’est pas un mince (mince!) exploit. Charlotte a osé s’approprier une forme ancienne pour dire des choses très modernes et très crues. Elle a acclimaté l’équilibre et la musique du vers de douze syllabes dans un lieu où règnent désordre, folie et orgueil.

Soyons justes: des poètes de notre temps, tels Jean Genet, Jacques Réda et Michel Houellebecq, se sont essayés à l’alexandrin. Par la grâce de celui-ci, le dernier nommé a même transfiguré son congélateur et les caddies de supermarché…

La pièce de Charlotte  s’intitule «Et toi, t’es là pourquoi?». C’est la question rituelle que se posent mutuellement les résidents des asiles psychiatriques. Charlotte «était là» parce son indice de masse corporelle était si bas qu’elle mettait sa vie en danger. Elle martyrisait son corps, effaçait les traces de sa féminité naissante pour demeurer dans le cocon de l’enfance, détestant si fort le sang menstruel qu’elle réussit à empêcher ses règles de survenir (l’aménorrhée).

Pour des raisons qu’il ne s’explique pas, l’auteur de ces lignes a fréquenté des jeunes filles anorexiques, surtout dans les clubs de sport. L’une d’elles parcourait des kilomètres sur les tapis de course et soulevait des poids sans proportion avec sa taille fine, souhaitant éliminer les grammes en trop… qu’elle n’avait pas. Chaque samedi, elle offrait au soussigné des barres de céréales délicieuses qu’elle confectionnait elle-même tout en ne les savourant jamais. Elle s’affamait et nourrissait en abondance sa famille et ses amis. Le gras, c’était bon pour le vulgaire. Après avoir lu quelques bouquins sur l’anorexie, le soussigné comprit enfin que le don de nourriture n’était pas seulement un signe d’amitié, mais aussi l’effet d’un jeu pervers.

L’anorexie a des aspects sociaux et philosophiques. L’anorexique prend sa revanche sur la consommation obligatoire et exhibe les tares de la modernité tardive: l’hypertrophie de la volonté primant sur l’intelligence et la contemplation, le goût de la compétition effrénée, le refus du corps souffrant, la haine des sexes, la difficulté des rapports entre hommes et femmes.

Charlotte a éprouvé dans ce qui lui restait de chair ces refus et ces contradictions. Le miracle est qu’elle ait su détourner de l’autodestruction son besoin de maîtrise, pour le diriger vers l’expression artistique.

La jeune femme fait en quelque sorte de l’«egothéâtre». Elle parle d’elle, s’adresse à sa mère, à son père et à son frère qu’elle a tant fait souffrir, mais ne se pose pas en victime. Elle fut un bourreau, le sien et celui de sa famille. Le soussigné se souvient de Charlotte au bistrot, n’extrayant pas une tranche (pas même un cornichon) de l’assiette de viande séchée qu’elle avait pourtant commandée elle-même.

La demoiselle ne cache rien: son effroi devant le gras, ses ruses et ses «techniques» pour cacher le sang menstruel, la crainte des calories contenues dans le dentifrice, son enlaidissement, sa vulnérabilité en amour, son orgueil:

Pour amputer ce corps qui vous est dégueulasse
Vous l’auriez soulagé de tout ce qui dépasse.
[…]
Soyons sérieux et sains. Non, un sac d’os n’a rien
Même strictement rien de rien de désirable.
Un squelette ambulant n’a rien de baisable.
Il fait peur et fait fuir. Je ne peux en vouloir
A tous ceux qui n’ont pas aspiré à savoir
D’où venait ma maigreur et par quel désespoir
Je pouvais en venir à refuser de boire.

Certes Charlotte a aujourd’hui belle apparence et aime à nouveau son corps. Certes l’humour et la versification mettent l’affreuse aventure à une certaine distance. Un petit malaise demeure pourtant chez le lecteur et bientôt spectateur. Charlotte est de son siècle, elle en exprime les obsessions: le moderne n’admet pas que la société se construise autour de la différence des sexes et de leur complémentarité. Il y a comme une incapacité de s’accommoder de la féminité et de la virilité. Les vers de Charlotte sont agréables à entendre, ils charment nos sens, tout en comportant quelques légers défauts sur lesquels nous ne chipoterions même pas si ceux-ci ne nous adressaient une sorte de message caché: les césures sont parfois… déréglées, et ne tombent pas toujours au bon endroit; les rimes… masculines et féminines ont quelque peine à alterner.

L’anorexie est la recherche intransigeante, et au fond diabolique, de la perfection. Charlotte en est guérie, il est heureux que la maîtrise absolue ne soit pas au rendez-vous. C’est la preuve que la jeune femme est de retour parmi les simples humains. Sa fierté d’appartenir au beau sexe s’affirme et la détourne du féminisme vengeur:

Est-ce qu’être une femme aimante et vulnérable

Peut-être plus qu’un homme, est-ce si condamnable ?

Les alexandrins de Charlotte gagnent à être dits et entendus. Aussi invitons-nous nos lecteurs à aller la voir sur scène1, bien en chair et en os, en train d’interpréter ses vers.

Notes:

1  La pièce n’est pas seulement une déclamation. Le chanteur Jérémie Kisling a apporté son concours à Charlotte. Il l’accompagne musicalement et a créé des chansons pour l’occasion. Le spectacle sera donné le 11 mai à Vevey, le 12 mai au Lapin Vert à Lausanne et le 1er juin à Orbe, chaque fois à 20h30. Réservations à l’adresse ettoiteslapourquoi@gmail.com.

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