Les Deux Minutes de la Honte

Le Coin du Ronchon La Nation n° 2142 14 février 2020

Le dernier chic, dans notre société culpabilisante, c’est de faire savoir haut et fort à quel point nous avons honte. Et si nous voulons vraiment avoir l’air modernes et branchés, et aussi joyeux que des Vikings neurasthéniques perdus dans une forêt lugubre au milieu de la nuit polaire, il nous est alors recommandé d’exprimer cette honte en suédois.

C’est en effet à Stockholm que la jeune non-écolière Fifi-Greta a lancé cette nouvelle mode, en inventant le flygskam, soit la honte de voyager en avion. Soyons précis: la honte ne nous empêche pas de prendre l’avion; elle va seulement nous inspirer, pendant le vol, un sentiment de culpabilité qui nous nouera l’estomac et qui chassera définitivement tout sourire de nos faciès de zombies nordiques.

Pour s’assurer que notre honte soit multimodale, nos amis suédois ont complété leur vocabulaire avec le bilskam (la honte de prendre la voiture) et le båtskam (la honte de prendre le bateau). Le tågskam n’existe pas, car, chez les sauveteurs du climat, les trains ne fonctionnent jamais au diesel et la production d’électricité n’est jamais polluante. Et si vous n’avez pas prévu de sortir de chez vous, vous pourrez tout de même éprouver de la honte en mangeant de la viande: c’est le köttskam. Les Norvégiens écrivent kjøttskam, ce qui donne à cette honte une apparence nettement plus scandinave.

Qui dit Suède dit Ikea, forcément. Le Ikeaskam désigne la honte qui vous saisit lorsque vous réalisez que vous avez été client de cette maison de meubles moches, qui vous tutoie alors que vous n’avez pas gardé les cochons ensemble, qui insiste lourdement et en toute circonstance sur son engagement militant en faveur des minorités raciales et sexuelles, et qui, lorsqu’elle est confrontée à des clients qui expriment un point de vue différent, les ridiculise sur les réseaux sociaux en les désignant à la vindicte populaire.

Mais tout cela n’est que peu de choses à côté du taxskam qui nous a saisi voici quelques jours, au moment de commencer à remplir notre déclaration fiscale, lorsque nous avons constaté que l’Administration cantonale des impôts, déjà beaucoup plus vorace que dans les autres cantons, et confrontée chaque année à de véritables raz-de-marée de recettes fiscales permettant à l’Etat de Vaud de nager dans des bénéfices toujours plus picsoliens, avait tout de même osé augmenter subrepticement le taux de renchérissement de la valeur locative de 118 à 119 pour l’année fiscale 2019. Est-ce à dire que nous aurons du 120% en 2020, et ainsi de suite? Après tout, ce n’est qu’un petit coefficient que personne ne remarque, et qui n’accroît la pression fiscale que sur une minorité de contribuables. (A quand un article du Code pénal pour réprimer l’oppression des minorités fiscales?)

On découvre ainsi que, si la langue suédoise se prête parfaitement à de nombreux sujets honteux, la honte fiscale, quant à elle, s’exprime plutôt avec l’accent vaudois.

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04.04.2020 - 20:21