La tache aveugle de M. de Pury

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 2152 3 juillet 2020

Au cours de sa vie aventureuse, David de Pury (1709-1786), voyageur, négociant, banquier, notable, a amassé une immense fortune dont il a légué une bonne part à la ville de Neuchâtel. Grâce à cet héritage, les Neuchâtelois ont pu réaliser un hôpital, un hôtel de Ville, des bâtiments scolaires et d’autres travaux publics. La ville lui a élevé une statue sur une place qui porte son nom et joue un rôle de choix dans le jeu du Monopoly.

Et voici qu’un «collectif» a lancé une pétition intitulée «On ne veut plus de statues d’esclavagistes! Pour que la statue de David de Pury soit retirée». Il vaut la peine de lire la conclusion: «Passer devant la statue de David de Pury aujourd’hui revient à cautionner la liberté retirée à plus de 55’000 personnes et aux autres millions qui ont été exploités, torturés et assassinés par l’esclavage.» Ainsi, les Neuchâtelois cautionnent – ce qui signifie qu’ils approuvent moralement – toutes les horreurs de l’esclavage par le seul fait qu’ils passent devant la statue de M. de Pury!

Les statues ne sont pas sacrées. A l’époque, la chute des gigantesques effigies de Staline et de Lénine nous avait même été particulièrement douce. Il est vrai que c’était un symbole en temps réel de la fin de l’empire soviétique, et pas la resucée artificielle d’une histoire vieille de plus de deux cents ans.

Revenons à l’esclavage. La morale naturelle interdit de considérer certaines catégories d’êtres humains comme de simples objets dont on pourrait user et abuser. Tout le monde ne désire donc pas forcément que sa commune manifeste publiquement son admiration pour un concitoyen qui se serait personnellement et directement livré au trafic et à l’exploitation d’esclaves. Est-ce vraiment le cas de M. de Pury? La question n’est pas futile, tant la presse est imprécise et tant il est évident que le «collectif» voulait à tout prix se trouver un raciste à déboulonner, quitte à forcer outrancièrement l’acte d’accusation et à tenir pour rien ce qui permettrait de le nuancer1.

Dans d’autres pays, les démolisseurs barbouillent des statues, les renversent, les jettent à l’eau. Les Suisses sont plus calmes, mais le préjugé fondamental est le même. C’est la perspective optimiste qui veut que l’humanité progresse irrésistiblement vers la perfection et qu’on facilite ce progrès en jetant à terre les témoins scandaleux d’un passé dépassé.

Là est le nœud de la question: l’humanité est-elle sur une pente ascendante? Sommes-nous globalement meilleurs que nos ancêtres? Oui, nous répondra-t-on: les droits de l’homme ont pris place dans toutes les constitutions, même celles des régimes dictatoriaux; les minorités opprimées de toutes sortes sont défendues par toutes sortes d’organismes non gouvernementaux; l’esclavage est partout interdit. Bon, mais ce n’est que l’aspect le plus clinquant de la réalité.

Car si le statut d’esclave n’existe plus, les esclaves existent par millions. Pour ne prendre que des exemples qui nous touchent, ce sont les innombrables esclaves asiatiques qui, privés de leur passeport, sans contact avec l’extérieur et payés à peine plus que rien, construisent au Qatar les stades somptueux de la coupe du monde de football de 2022… que nous suivrons en zappant toute arrière-pensée; ce sont les enfants qui, au lieu d’aller à l’école, et dans des conditions qui, chez nous, enverraient leur employeur en prison, fabriquent des vêtements et des chaussures qui se vendent ici; ce sont encore ces travailleurs chinois importés en Suisse il y a quelques années, dont tout le monde savait qu’ils étaient payés huit francs de l’heure, au mépris évident des usages et des lois. C’est enfin, à un niveau sans doute plus lucratif mais pas moins inquiétant, cet étudiant qui vous dit en souriant: «Grâce à mon année à la Silicon Valley, je pourrai mieux me vendre

Il serait absurde d’invoquer le mal d’aujourd’hui pour justifier celui d’hier. Mais cette persistance de l’esclavage montre au moins que, contrairement à ce que croient les déboulonneurs, il n’y a pas de progrès moral général de l’humanité. Le bien, dans l’homme et dans la société, reste toujours entaché de mal. La civilisation contient ce mal, certes, et fournit au bien mille occasions de se déployer. Mais la civilisation est un équilibre vivant, toujours à reprendre, non le point oméga d’une marche vers la perfection.

L’inhumanité de l’esclavage était une tache aveugle dans la vision de M. de Pury. Aujourd’hui, cette tache semble incroyable, mais la plupart de ses contemporains avaient la même. Chaque époque a les siennes, la nôtre aussi, faites d’ignorance à moitié consciente et d’impuissance plus ou moins volontaire. Cela pondère sérieusement nos critiques morales – et pas seulement en matière de racisme – à l’égard des générations précédentes et nous dissuade de démolir les monuments qu’elles ont élevés.

Notes

1    Dans Wikipédia, l’article qui lui est consacré est intitulé, en toute simplicité, «David de Pury (esclavagiste)».

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30.09.2020 - 11:51