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Agriculture: un tiens vaut mieux que deux tu l’auras

Loïc Bardet
La Nation n° 2172 9 avril 2021

Comme déjà souligné dans ce journal pour différents sujets, toute une frange de la population considère la marche du monde comme linéaire. La seule marge de manœuvre se situe alors dans la vitesse avec laquelle on progresse vers le Bien et chaque pas est forcément insuffisant. Force est de constater que la politique agricole n’échappe pas à ces schémas de pensée. Ceci s’est notamment concrétisé dans le dépôt de deux initiatives populaires en 2018.

Ainsi, l’initiative «eau potable propre» veut supprimer les paiements directs pour toutes les exploitations qui utilisent des produits phytosanitaires ou nourrissent leurs animaux avec du fourrage acheté hors de l’exploitation. Outre le fait que de nombreux résidus d’origine non-agricole présents dans l’environnement ne seraient pas impactés par ce texte, la mise en œuvre de ce dernier serait très problématique, y compris pour les exploitations biologiques. En effet, il s’agit de rappeler ici qu’un pesticide est une substance permettant de lutter contre divers dommages (ravageurs, maladies, mauvaises herbes, etc.) et qui peut être naturelle ou de synthèse. Rappelons ici que, contrairement à ce que croient toujours plus de gens, la production biologique n’est pas exempte de pesticides mais se limite aux produits d’origine naturelle. Par ailleurs, le renoncement aux achats de fourrages ne permettrait plus l’utilisation de foin des voisins ou la mise en valeur de sous-produits de l’industrie agroalimentaire comme le petit-lait ou ceux issus de la meunerie. Enfin, en ne protégeant plus correctement les cultures, il faudrait s’attendre à une diminution d’environ 30% de la production agricole indigène et donc à une augmentation de notre dépendance aux importations, alors que nous mangeons déjà environ un jour sur deux des aliments étrangers.

De son côté, l’initiative «sans pesticide de synthèse» interdirait l’utilisation de ces produits dans l’agriculture, dans la transformation et dans l’entretien du paysage. De plus, elle interdirait également l’importation de denrées alimentaires ayant nécessité l’utilisation de produits de synthèse. S’il faut lui reconnaître une certaine cohérence, cette initiative pèche par son absolutisme qui s’avère contre-productif. En faisant de notre pays un territoire «100% bio», il y a fort à parier que le prix de l’alimentation prendrait l’ascenseur et que le tourisme d’achat serait ainsi encouragé. La précipitation de certains à se rendre à nouveau dans les grandes surfaces de Pontarlier ou de Châtel en juin 2020 une fois les frontières rouvertes ne laisse que peu d’illusions concernant la cohérence entre le discours et les actes. Par ailleurs, certains fleurons de notre industrie de transformation, comme les chocolatiers ou les cafetiers, devraient se fournir uniquement avec des produits exempts de pesticides de synthèse. Selon les chiffres actuels, la Suisse devrait importer 21% du café bio mondial et 50% du cacao bio pour subvenir à ses besoins. On peut donc s’attendre à ce que les dix années de période de mise en œuvre du texte servent à ces entreprises pour amortir leurs investissements et construire de nouvelles usines à l’étranger. Enfin, on oublie souvent que les pesticides comprennent non seulement les produits phytosanitaires mais également les biocides, notamment les désinfectants. Ceux-ci sont utilisés en quantité importante dans la filière agroalimentaire pour garantir l’hygiène et la conservation des aliments et il n’existe quasiment pas d’alternatives économiquement supportables aux biocides de synthèse. L’initiative aurait donc comme conséquence d‘augmenter le gaspillage alimentaire.

Contrairement à ce qu’on essaie de nous faire croire, l’agriculture suisse est consciente de ses responsabilités en termes de durabilité et n’a pas attendu ces initiatives pour faire évoluer ses pratiques. Ainsi, les produits phytosanitaires d’origine naturelle représentent plus de la moitié des produits utilisés dans l’agriculture. Cette part n’était que d’un tiers il y a dix ans. Dans le même laps de temps, les quantités globales ont diminué de plus de 10% pour les pesticides et de plus de 50% pour les antibiotiques. Ceci va continuer ces prochaines années puisque les Chambres fédérales ont adopté à la dernière session une trajectoire de réduction de 50% des risques liés à l’utilisation des pesticides d’ici 2027. Bien qu’il soit évidemment considéré comme insuffisant par les initiants, cet ambitieux programme répond de manière pragmatique et concrète aux questions soulevées par ces initiatives, sans mettre en danger la filière agroalimentaire suisse dans son ensemble. Une telle solution est largement préférable à l’absolutisme hasardeux promu par ces deux initiatives. Je ne peux donc que vous encourager à les refuser le 13 juin prochain.

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