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La Chine, les valeurs et la neutralité

Olivier DelacrétazEditorial
La Nation n° 2172 9 avril 2021

Le 19 mars, le Conseil fédéral a publié son rapport «Stratégie Chine 2021-2024», qui précise nos relations avec l’un de nos principaux partenaires économiques. Mais il traite aussi des droits de l’homme. Désormais, ce thème ne sera plus une simple annexe formelle aux discours de nos diplomates, mais une composante significative de toutes leurs interventions. «Le respect des droits fondamentaux doit faire partie intégrante de nos relations», a commenté M. Ignazio Cassis.

Les valeurs, ce sont les fondamentaux d’une société ou d’une civilisation. Elles inspirent le comportement des personnes et des collectivités qui en font partie. Celles auxquelles le rapport se réfère, ce sont les valeurs individualistes et égalitaires de la Déclaration des droits de l’homme, autrement dit, celles de la démocratie libérale1. Les jugeant universelles, beaucoup pensent qu’elles peuvent et doivent s’appliquer à toute l’humanité. Dans cette perspective, aveuglément eurocentrée et sournoisement impérialiste, les Etats du monde se voient notés, en matière de respect des valeurs, selon leur soumission aux nôtres.

D’après le rapport, la Chine pourrait faire beaucoup mieux. Nos ambassadeurs doivent donc l’y aider en lui rappelant à tout propos qu’elle est insuffisamment démocratisée; qu’elle se montre de plus en plus autocratique à l’égard de sa propre population; qu’elle réprime ses dissidents et persécute ses minorités d’une façon inacceptable; qu’elle se conduit mal à l’égard de Hong-Kong; qu’elle n’a pas le droit moral de censurer internet.

Pour M. Cassis, une intégration plus poussée de la Chine à l’ordre international libéral est nécessaire: «Des défis globaux demandent des solutions globales. Il ne doit pas y avoir de place pour des organisations régionales et des systèmes de valeurs concurrents», a-t-il encore affirmé. «Il ne doit pas y avoir de place»: on parle bien de la Chine (et probablement de la Russie)? M. Cassis s’est-il seulement relu?

Et si le pouvoir chinois s’obstine à n’en pas vouloir? Le conseiller fédéral a déclaré (Sonntagsblick du 2 août 2020) que «l’Occident répondra de manière plus décisive et (que) la Suisse devra défendre ses intérêts et ses valeurs de manière plus robuste».

Outre le ridicule – et le risque – qu’il y a pour un petit Etat à faire des effets de muscles face à un géant cent soixante fois plus peuplé, le rapport néglige un fait essentiel. Ce fait, c’est que les autorités chinoises se réfèrent à un système de valeurs qui n’est pas celui de la démocratie libérale, qui est même, pour une part, incompatible avec elle. Ce système est fondé sur la lignée familiale plutôt que sur les droits de l’individu ainsi que sur la primauté de la collectivité politique par rapport au citoyen, ce qui explique que la Chine puisse faire coexister une version dure du communisme avec sa politique traditionnelle. La Chine est patiente et vit dans le temps long, non dans l’excitation du court terme électoral. Elle cultive un nationalisme intransigeant et rejette la réduction de la politique à l’économie, qui est propre à la démocratie libérale. En résumé, son système de valeurs est, pour une part en tout cas, irréductible au nôtre.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul. Pensons à celui des musulmans, fondé sur la fusion de la religion, de la morale, du droit et de la politique, distinguant non des nations mais les «terres d’islam» et les autres. Pensons encore à ces systèmes de valeurs fondés sur la contemplation et l’acceptation plutôt que sur l’action et sur la maîtrise du monde, ou sur le dépouillement au profit de l’essentiel plutôt que sur l’accumulation des biens matériels. Nos valeurs libérales ne sont certes pas aussi universelles que le croit le Conseil fédéral.

Vouloir ramener au nôtre tous ces systèmes de valeurs est une attitude prétentieuse, et probablement ressentie comme telle par les populations que nous prétendons éduquer. Les Etats occidentaux accumulent ainsi contre eux des griefs profonds qui dépassent le cadre de la concurrence économique et qu’ils risquent de payer lourdement.

Le rapport nous révèle que le Conseil fédéral est prêt à rejoindre l’Europe dans son combat pour les valeurs. Cette ingérence dans la vie interne de peuples dont nous ne savons presque rien constituerait une atteinte majeure – et dont l’inefficacité n’est plus à démontrer – à notre politique de neutralité. En l’occurrence, cette politique consiste à reconnaître à chaque Etat la responsabilité d’affronter et de résoudre ses problèmes internes lui-même, même si sa manière nous est incompréhensible ou nous scandalise.

La Chine, par son ambassadeur, a répondu que les remarques de M. Cassis étaient «peu constructives et infondées».

Notes:

1  Beaucoup d’Européens traditionnels ne se reconnaissent pas dans ces valeurs, qui sont celles d’un Occident vieilli et exsangue, en train de dilapider le triple héritage – Jérusalem, Athènes et Rome – qui avait fondé sa grandeur.

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