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Nous sommes tous nés quelque part

Jacques Perrin
La Nation n° 2190 17 décembre 2021

Dans le supplément du vendredi au «quotidien de référence», le Monde des livres, nous nous attendons à lire des articles au goût du jour. Une surprise nous est réservée le 29 octobre. Nous découvrons quantité de propos anthropologiques pertinents sur les bienfaits de l’enracinement communautaire.

Stéphane Breton, cinéaste et ethnologue, écrit: Le règne de l’individu unique, prétendant suivre sa voie, n’existe pas […] et ce n’est pas pour demain […]. Etre humain, ce n’est pas être quelque chose, comme un pigeon est un pigeon. C’est être pris, fait et défait dans des relations […]. Il y en a trois. La première est celle du lieu. L’humain est un être territorial. Les espèces animales changent avec le climat, pas l’humain, qui aime rester là où il est, le plus souvent où il est né […]. La seconde est celle de la communauté de vues et d’habitudes qu’on appelle une culture. C’est le fruit qui pousse tout seul quand on partage une même existence. Eparpillez une poignée de gens dans une petite vallée, au bout de plusieurs siècles ils auront inventé sans le savoir quelque chose que personne d’autre ne comprend, une langue pour commencer. Oui, une langue, grâce à laquelle nous exprimons notre individualité la plus secrète, mais dont nous ne sommes pas individuellement les auteurs […]. La dernière enfin fait de nous des êtres plongés dans l’histoire. Ce n’est pas parce que nous naissons puis mourons, mais parce que n’engendrant pas avec n’importe qui, nous sommes des animaux généalogiques, les seuls sur cette terre fuyant l’inceste, tenus de se remémorer ce qui vient avant eux.

L’historienne Elisabeth Roudinesco avance que Etre humain, c’est être déterminé à la fois par un ancrage biologique, par une vie en société et une structure psychique […] On ne doit pas opposer le sexe (inné) au genre (construit), ni le genre au sexe. L’universel n’est rien sans la différence et réciproquement […] naître humain, cela veut dire qu’on ne naît pas non humain et qu’on ne le devient pas […] contrairement à ce qu’affirment certains animalistes qui croient qu’on pourrait franchir la barrière des espèces en instaurant des mariages légaux entre humains et non humains.

Andrea Marcolongo, helléniste et latiniste italienne, spécialiste de Virgile, parle d’Enée, fondateur légendaire de Rome: Enée est à la recherche d’une patrie, mais ce n’est pas un colonisateur. Il ne fondera pas une seconde Troie, un empire semblable à celui qui s’est effondré. Il enseigne à sa manière qu’il est nécessaire de savoir d’où l’on vient et de transmettre son héritage culturel, mais sans être pour autant crispé dans la reproduction de son identité. Sa capacité de métissage (avec les populations italiques vivant près de la future Rome, réd.) n’est pas un reniement.

La romancière et essayiste nigériane Chimanda Ngozi Adichie, dont Gallimard vient de publier en français les Notes sur le chagrin, est un écrivain connu «à l’international» comme on dit aujourd’hui, vivant «entre», comme on le dit aussi, les Etats-Unis et le Nigéria. Elle est née à Aba, dans le sud-est du Nigéria, où se trouve sa terre ancestrale, celle de la culture igbo. Elle déclare: Perdre mon père m’a fait comprendre l’importance de ma culture et de mes origines. Je pense que ce qui me rend si à l’aise dans le monde, c’est de savoir d’où je viens. Où que je voyage je me sens bien parce que je sais au fond de moi que j’ai des racines quelque part.

Voilà qui relativise les tirades coutumières sur le multiculturalisme, la citoyenneté planétaire ou le gouvernement mondial. Ni la liberté ni l’universalité ne sont données à l’homme a priori. Ces abstractions ne prennent un sens qu’après avoir été nourries dans une communauté restreinte, un quelque part, où les hommes naissent, survivent et parviennent dans le meilleur des cas à s’individuer, à devenir des personnes. On en revient à la maxime du poète portugais Miguel Torga maintes fois citée: l’universel, c’est le particulier moins les murs.

Il se trouve que les passages ci-dessus, dont les auteurs ne sont pas réputés conservateurs, sont extraits d’un journal orienté à gauche.

La gauche intellectuelle est aujourd’hui fracturée. Beaucoup de penseurs censés en faire partie fournissent des éléments de réflexion à un journal supposé à droite comme La Nation. Nous y reviendrons.

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