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Occident express 95

David Laufer
La Nation n° 2190 17 décembre 2021

Avec l’arrivée des fêtes, nous sommes sollicités par des amis pour célébrer ensemble la nouvelle année dans les restaurants belgradois. Il faut se dépêcher si l’on espère avoir une place dans un établissement acceptable, les meilleurs étant réservés depuis déjà plusieurs semaines. En Serbie, on ne reçoit pas, on sort. J’aime sortir au restaurant et, si je voulais faire mon snob, je pourrais citer mes adresses préférées à Paris, New York ou Londres. Mais ce qu’on fait au restaurant, on ne peut pas le faire chez soi. Chez soi, on reçoit. Pour recevoir, on doit toujours se dénuder un peu, même quand on prétend se cacher, ce qui invite les convives à faire de même. Lorsqu’on reçoit, tout est culturel: les tableaux accrochés au mur, le choix musical, la gastronomie, les vins, le mobilier, et puis la discussion, toujours plus intime et plus sincère que parmi les convives inconnus d’un grand restaurant. C’est en recevant, et en recevant ceux qui vous ont reçus, qu’on crée et qu’on maintient ce qu’on appelle, d’une façon un peu désuète, une société. Ou, pour le dire plus crûment, une élite. Ce mot fait sourire aujourd’hui car il ne signifie plus grand chose. Il n’a presque plus cours que dans son acception péjorative d’entre-soi confit, de connivence bourgeoise Second Empire. Pourtant l’élite est à la fois la fabrique et le produit de la culture. En faisant se rencontrer régulièrement les membres d’une société restreinte, mais ouverte aux nouveaux-venus, on assure la circulation et le mélange des idées. Cette patiente et routinière machinerie permet l’éclosion d’industries, d’œuvres d’art, d’inimitiés épiques, de mariages. Elle maintient en éveil notre curiosité et aiguise nos goûts ou nos dégoûts et tout cela, en plus, devant un bon gigot. Pourtant, à Belgrade ou à Paris ou à Lausanne, on ne reçoit plus, en tout cas plus de façon formelle et avec cette régularité qui rend possible la sincérité. C’est ainsi qu’on a ouvert partout des restaurants par dizaines de milliers. On a gagné en richesse et en diversité gastronomiques ce qu’on a perdu en contenu culturel et social. Nous avons bien essayé, avec mon épouse, de recevoir avec nappe et bons vins, que ce soit en Suisse ou en Serbie. Et nous avons toujours perçu une forme de surprise amusée devant ces initiatives. Qui n’ont jamais débouché sur des invitations réciproques. Où que l’on vive désormais, nos cercles sociaux ne cessent de rétrécir. Nous nous sommes habitués à une forme d’isolement social que notre surconsommation de médias sociaux trompe comme des patchs de nicotine. Et même si je m’émerveille de pouvoir parler à mes amis au-delà des océans gratuitement et pendant des heures, même si tous les contenus culturels imaginables me sont accessibles immédiatement, je reste sur ma faim. Je ne regrette pas l’époque où l’on changeait trois fois de tenue par jour, où l’on employait «eine ganze Dienerschaft» pour servir et desservir des tables couvertes de nappes damassées et d’argenterie poinçonnée. Mais je veux espérer que la fin de cette pandémie nous redonnera le goût des retrouvailles et des rencontres régulières.

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