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Sous le signe du spectre parlant

Lars Klawonn
La Nation n° 2151 19 juin 2020

L’Histoire est cyclique. Elle est cyclique et semée d’erreurs, d’ailleurs souvent fatales et mortelles. Elle est faite de préjugés, d’idéologies totalitaires, d’erreurs d’appréciation et de stratégie, d’idées fausses, et de fausses pistes sur le passé et le présent.

Dans la préface à son essai sur Céline1, Philippe Muray écrit que l’Histoire est la maladie, sans guérison possible, et que le vouloir-guérir est la névrose religieuse par excellence. L’antisémitisme de Céline, tel qu’il s’exprime dans ses pamphlets, Muray le tient pour une variation de cette névrose religieuse, c’est-à-dire une tentation de vouloir guérir le monde, tentation toujours vouée à l’échec. Il cherche à montrer que l’échec de Céline que sont ses pamphlets vient, comme tout ratage littéraire, «d’un passage à la croyance que la maladie est dans le monde, alors qu’elle est le monde».

Le plus grand mérite de son livre, c’est d’attaquer de front l’antisémitisme de Céline, sa «jouissance raciste», comme il l’appelle, et de l’intégrer pleinement dans son œuvre.

D’entrée de jeu, il évite ainsi les deux écueils majeurs de la critique célinienne, à savoir d’un côté l’approche foncièrement moralisatrice, qui dénonce le contenu raciste sans tenir compte de la dimension littéraire, et de l’autre l’approche purement esthétique qui consiste à minimiser le rôle fondamental des pamphlets et à focaliser uniquement sur l’impressionnante inventivité de la langue sans tenter de la relier au sens de l’œuvre. Au milieu de ces deux extrémités, Muray reste lucide et remet l’écrivain à sa place, celle d’un homme à la fois grand et petit. En tenant pleinement compte des pamphlets et des œuvres romanesques, il réussit à montrer ce qui les lie en profondeur, et qu’il n’y a pas deux Céline, mais un seul.

Or l’essayiste va plus loin. En substance, il développe l’idée que, sans les pamphlets et sans les violentes conséquences que son auteur a dû souffrir dans sa chair même, il n’aurait tout simplement pas écrit la deuxième partie de son œuvre, celle d’après la Seconde Guerre mondiale.

La thèse de cet essai, on peut la formuler de la manière suivante: de son enfance et de la guerre, la première, Céline est sorti mort. Il écrit ses romans avec le détachement de celui qui est déjà mort, ce qui signifie absent de la société, absent du monde qu’il regarde de l’extérieur, pour décrire ses atrocités et ses abominations avec l’œil détaché et féroce de celui qui, inspiré par une formidable haine du troupeau, de la meute et du nombre, ne défend rien, n’appartient à aucun courant, et veut n’être semblable à personne. Il disparaît en tant qu’homme pour renaître en tant qu’écrivain. Il est déjà mort, mort-vivant, mais à un moment donné, il interrompt ses œuvres littéraires et se met à écrire les pamphlets parce qu’il prétend guérir le monde et lui-même par le racisme.

Hautement originale et très puissante, en plus d’être extrêmement détaillée et précise, cette thèse réussit à dégager la cohérence de l’œuvre, en profondeur, et à mettre en défaut tous ceux qui pensent qu’après le second conflit mondial Céline n’avait plus rien à dire, qu’il se contentait de jouer avec des mots et d’entretenir sa légende. Pour lui, «tout recommence là, au contraire, avec une voix qui ne ressemble plus à rien de ce qu’on connaissait.»

Muray pense que Céline «annule en profondeur ses pamphlets dans ses derniers romans; même s’il y maintient, ici ou là, ses positions d’avant-guerre.» Comme nous l’explique l’essayiste, cela signifie très précisément que la littérature romanesque, pour être littérature, doit rester «illisible», c’est-à-dire blindée contre les idées trop claires, les utopies, les idéologies, contre le progrès qui cherche à rendre meilleur le monde, à le purifier, à en finir une fois pour toutes avec le Mal, que ce soit l’antisémitisme, le marxisme, le fascisme, le féminisme, l’antiracisme ou n’importe quel autre -isme. La littérature doit rester illisible en ce sens, immergée dans la multiplicité des mondes, dans l’ancrage réel des personnages et dans l’expression des vies. L’écrivain aurait été très conscient qu’il a laissé travailler sa passion pour la littérature contre «l’obsession antijuive comme ignominie intraitable émergeant à côté de la parole, dans une sorte de monstrueuse ellipse de crime muet, tordue dans l’être. Tout n’est pas transposable, disait Céline: il n’a pas pu transposer son antisémitisme». Voilà pourquoi ses romans résistent à cette obsession aussi fermement que les pamphlets y cèdent avec une effroyable facilité.

Céline n’est pas dans le formalisme. Certes, il ne se convertit pas à Dieu, – comme l’ont fait par exemple Blaise Pascal ou Léon Bloy. Toute sa vie, il restera un antichrétien. En cela il est proche de Sade, de Nietzsche ou de Sartre. De même, il partage avec le surréalisme et le nouveau roman une certaine matérialité de l’écriture, mais son écriture télégraphique, ses entorses à la syntaxe et ses points de suspension, «cette conversion au vide», ne sont pas là pour épater la galerie. Il aurait voulu se racheter par la parole. Il s’agit, nous dit Muray, «d’une intériorisation par l’écriture du thème omniprésent de la guerre.» Sa position morale, telle que la décrit Muray, consiste à dépeindre le Mal et son progrès, à le ressasser infiniment en inventant un style «en mouvement perpétuel», capable de rendre compte de sa conscience aiguë du mal dans le monde. Il annonçait «la fin de la civilisation puis la fin de la civilisation puis la fin de la civilisation, sans fin.»

Chez Céline, point de jugement dernier. C’est à la fois sa force littéraire et sa nuit morale.

Notes:

1  Philippe Muray, Céline, Seuil 1981; édition revue et augmentée , Gallimard 2001.

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