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Occident express 68

David Laufer
La Nation n° 2160 23 octobre 2020

Cela faisait dix minutes qu'elle m'expliquait avec vivacité la noirceur des intentions du gouvernement serbe, du président et de tous ceux qui nous gouvernent de près ou de loin. Nous sommes en Serbie et la haine, à tout le moins la méfiance a priori de tout pouvoir, est inscrite dans l'ADN. C'était une belle matinée de mai, le soleil caressait les tilleuls de la rue qui répandaient leur parfum et couvraient les voitures garées sous leurs feuillages de leur invisible et gluante brume de pollen. J'avais juste envie de boire mon café, de voir les enfants qui s'en allaient jouer au parc et discuter avec mon amie. Mais elle continuait, ce député ceci, ce ministre cela, elle n'en finissait pas et mon café avait perdu sa saveur. Sans l'interrompre, je me suis lentement levé et en cinq pas j'ai rejoint l'abribus qui se trouve devant la terrasse de ce café. Et comme elle avait cessé, je me suis tourné vers elle et, pointant le toit de l'abribus, je lui ai dit: «Moi, ce qui me scandalise, c'est cet abribus. Il a été installé il n'y a pas deux ans et tu vois, là, il est déjà tout rouillé. Encore deux ans et il s'effondrera à la première bourrasque de novembre. Et tout est comme ça ici. Tous ces beaux immeubles tout neufs qu'on construit partout sont vieillis au bout de six mois, les portes grincent, les dalles du hall d'entrée sont fendues, les interrupteurs ne fonctionnent plus. Le président de la république, je m'en moque, il ne s'invite pas chez moi pour me dire ce que je dois penser. Mais cet abribus, tu vois, tous les jours je passe devant et il m'énerve». Mon amie n'a évidemment pas vraiment su quoi me répondre, à part répéter que cette négligence était le fait de cette classe politique pourrie – tout pour éviter sa responsabilité individuelle et continuer à critiquer les autres en buvant des hectolitres de café. Il y a des moments de ma vie qui font ressortir le Suisse qui sommeille en moi. Cela se matérialise par une hypersensibilité à tout ce qui a été bâclé, exécuté sans cœur et à la va-vite. Et les occasions de titiller cette sensibilité sont hélas nombreuses. Alors que je me rasseyais pour enfin déguster mon petit café, j'ai réalisé que ma petite démonstration s'adressait surtout à moi-même. Plus exactement à celui que j'étais lorsque j'ai débarqué à Belgrade, fasciné, séduit, il y a quelques années. J'arrivais de Suisse où j'avais abondamment critiqué un état presque exactement opposé des choses: un cadre d'une perfection formelle si manifeste qu'on ne pouvait parler de rien sans passer pour un affreux rabat-joie. Je rêvais alors de débats à l'infini, de nuits entières à refaire le monde sans prêter une seconde attention à la propreté des trottoirs ou au tri des ordures. Les débats politiques m'endormaient et leurs sujets prosaïques m'indignaient, qui donc peut prétendre s'enflammer pour 0,5% de TVA en plus ou en moins. Pendant que la place bancaire s'effondre et que nos rapports à l'Union Européenne sont remis en question, comment peut-on parler de taxe au sac et d'avions de chasse? Rien n'est parfait, ni la Suisse, ni la Serbie, ni mes raisons d'aimer et de critiquer l'une comme l'autre.

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