Identification
Veuillez vous identifier

Mot de passe oublié?
Rechercher


Recherche avancée

Une intellectuelle en gilet jaune

Jacques Perrin
La Nation n° 2160 23 octobre 2020

Barbara Stiegler fut professeur de lycée; elle a enduré l’indiscipline des élèves et le manque de soutien de l’institution. Elle enseigne aujourd’hui la philosophie politique à l’Université de Bordeaux Montaigne, y encadrant des étudiants en master dans le domaine soins, éthique, santé. Elle aime son métier. Elle a écrit deux ouvrages sur Nietzsche, dont sa thèse de doctorat. En 2019 a paru son troisième livre intitulé Il faut s’adapter où elle étudie la naissance et le développement de l’idéologie néolibérale aux Etats-Unis dans les premières décennies du XXe siècle.

En 2020, la philosophe a rédigé un opuscule, Du cap aux grèves, récit d’une mobilisation, 17 novembre 2018-17 mars 2020. Au moment où il s’agissait de promouvoir Il faut s’adapter dans les médias, en janvier 2019, elle a décidé d’embrasser la cause des Gilets jaunes révoltés contre la république néolibérale d’Emmanuelle Macron. La lutte fut interrompue par la pandémie. De son aventure, elle a tiré quelques enseignements proches de nos préoccupations.

Barbara Stiegler, mère de famille, fille de philosophe, intellectuelle aimant à s’isoler dans des monastères pour écrire ses livres, a eu presque honte de sa condition privilégiée quand elle s’est jointe aux défilés des «classes populaires». Elle ne s’est cependant pas reniée, estimant de son devoir de continuer à étudier, écrire et enseigner.

Selon Barbara Stiegler, le néolibéralisme est une utopie visant la mondialisation heureuse, un cap que des leaders éclairés par une coterie d’experts veulent maintenir à tout prix. Il s’agit d’organiser la division mondiale du travail et une concurrence juste et non faussée. L’Etat intervient de plus en plus – contrairement à ce que préconise le libéralisme classique – dans l’éducation, la santé et la protection sociale afin d’élever le niveau de compétence d’individus massifiés, appelés à occuper des emplois dans la compétition mondiale.

Peu après l’épisode Gilets jaunes, Emmanuel Macron a proposé une réforme des retraites. Un économiste néolibéral a alors déclaré: Rêvons d’un monde où les travailleurs, salariés ou non, ne veulent pas prendre leur retraite. Rêvons d’un monde où l’on travaille jusqu’à la mort car le travail fait reculer la mort.

Or, à l’écoute de ses étudiants, Barbara Stiegler comprend que le travail tel qu’il est conçu par les néolibéraux nuit à la santé mentale et physique. Les ressources humaines s’épuisent comme les ressources naturelles. Le personnel hospitalier et les professeurs de tout niveau se portent mal, toujours en retard sur le progrès, emportés dans les flux, sommés de faire plus avec moins et de s’adapter à des réformes incessantes. Les dépressions causées par des emplois dépourvus de sens se multiplient, comme les désastres écologiques, de sorte que le cap néolibéral se maintient avec peine. La révolte gronde, mais peut-elle imposer ses revendications?

Barbara Stiegler est déçue par les grèves et les assemblées auxquelles elle prend part. Elle se persuade qu’une lutte aspirant à un changement mondial ne peut qu’échouer. Il ne sert à rien de s’opposer au néolibéralisme sur son terrain mondialiste, dans l’espoir qu’une nouvelle Internationale rassemblera des millions de gens. La philosophe rejette l’ailleurs et le plus tard au profit de l’ici et du maintenant. Elle veut réunir des amis pour résister aux réformes à Bordeaux même, et lutter contre la tendance des résistants eux-mêmes à consentir à leur atomisation et à leur «dépolitisation». Il faut revenir au local, construire des agoras au milieu de ces lieux devenus des « zones », des déserts invivables et méprisés, s’étant progressivement vidés des services de l’Etat et des espaces communs de la démocratie, pour être tout entier livrés aux hangars, aux remembrements et au trafic routier […] et dans les couloirs désertés de nos universités, elles aussi vidées de leurs forces vives par le pouvoir des plateformes et des environnements numériques de travail. Il faut reconstruire nos démocraties à la racine, pour qu’elles repartent des publics vivants et de leurs problèmes.

Le conflit des générations surprend Barbara Stiegler. A 49 ans, elle est déjà vieille. Lors des assemblées générales, les jeunes lui reprochent d’être une boomer ignorant leur précarité. Elle s’en défend, mais refuse l’horizontalité prônée par les étudiants. Elle est attachée aux chefs charismatiques et aux tribuns inspirés. Elle n’aime pas les assemblées où chacun doit respecter un temps de parole minuté, où règne la bienveillance obligatoire, où l’on n’élève pas la voix, car parler haut, c’est dominer. Et le pouvoir, « c’est pas bon » […] le seul combat légitime est devenu une lutte contre la domination […] des mâles, des Blancs, des sachants. […] Au lieu des applaudissements, on fait tourner nos poignets comme des petits moulins, […] on expose les points de vue comme autant d’atomes qui se croisent et s’esquivent. Et puis toujours, au bout d’une heure trente, le même constat dépité, on parle, on parle, mais on n’a toujours rien décidé.

Pour Barbara Stiegler, la vraie vie implique des jeux de pouvoir. Pour faire de la politique, on a besoin d’un lieu et de temps pour régler (ou non) des conflits par des débats où émergent des chefs aptes à décider. La philosophe veut reconstituer des collectifs et des corps organiques (comme le corps enseignant disparu depuis les années quatre-vingts), en respectant les données géographiques et historiques d’une cité précise.

Retour au local, à l’histoire, à la verticalité, à la réflexion lente, aux livres et à l’écrit, voilà qui n’est pas pour nous déplaire, malgré le flou du mot «local». Barbara Stiegler n’éprouve-t-elle pas une nostalgie de la communauté? Elle voudrait basculer enfin, et en chair et en os, dans une vie collective partagée avec d’autre corps vivants […] réinventer la démocratie au temps de l’atomisation et de la massification.

Certes Barbara Stiegler se méfie de la démocratie représentative et des partis, mais elle passe sous silence la responsabilité de l’égalitarisme démocratique dans la dépolitisation. Elle a des excuses. Depuis la fin de la Monarchie absolue en passant par la Révolution et la République, les gouvernements n’ont cessé de maltraiter les corps intermédiaires et les provinces, jusqu’à donner à celles-ci des noms et des logos ridicules (Hauts-de-France, Grand Est, PACA…). En France, une politique menée sans le concours des partis nationaux est inimaginable. La décentralisation est pensée de Paris. Les provinces obéissent.

Barbara Stiegler, née d’un père ayant quitté la banlieue parisienne pour le Cher, a elle-même vécu dans diverses campagnes reculées avant d’être nommée professeur à Bordeaux, ville tournée vers l’Atlantique, ayant bénéficié de la traite négrière, rejeton exemplaire de la mondialisation, exportant ses vins en Angleterre dès le Moyen Age et en Chine aujourd’hui.

Entourée de sa famille et de quelques amis, fondera-t-elle dans cet environnement hostile une communauté politique? C’est une tâche immense, dit-elle. Nous sommes d’accord.

Vous avez de la chance, cet article est en accès public. Mais La Nation a besoin d'abonnés, n'hésitez pas à remplir le formulaire ci-dessous.
*


 
  *        
*
*
*
*
*
*
* champs obligatoires