Identification
Veuillez vous identifier

Mot de passe oublié?
Rechercher


Recherche avancée

Trois référendums contre le mariage pour tous

Olivier DelacrétazEditorial
La Nation n° 2166 15 janvier 2021

Un homme et une femme s’aiment et se marient. Ils fondent une famille, élèvent leurs enfants. Ce mariage modifie leur vie en profondeur. Il décentre leur individualité dans la perspective du bien commun familial; il prolonge la lignée autour du nom du père; il crée un milieu propice à l’éducation des enfants. Il rend lisible le renouvellement de la société. Dans un monde chrétien, la stabilité et l’unité du mariage se renforcent de son rôle symbolique et des mœurs qu’il inspire.

Certains contestent l’institution en invoquant les séparations et les divorces, les mères dures ou indifférentes, les pères faibles ou absents, les parents indignes, les adolescents révoltés. Par un curieux contresens, ils attribuent à l’institution les fautes, faiblesses et vices humains qu’elle s’attache, avec plus ou moins de réussite, à contenir.

D’autres ont jugé que l’institution était bonne, mais trop exclusive: il importait de l’étendre aux couples homosexuels. On commença avec le partenariat enregistré entre personnes du même sexe, qui fut accepté par le peuple le 5 juin 2005. C’était une reprise du mariage traditionnel, sauf qu’il excluait l’adoption et la procréation médicalement assistée. Ces deux réserves essentielles disparaissent avec la loi sur le «mariage pour tous»: les couples de même sexe seront désormais légitimés à fonder une famille. Trois référendums ont été lancés, dont les signatures se cumuleront.

Ce qui rend le sujet difficile, c’est que le modèle familial n’est, en droit suisse, qu’une pâle image de celui qu’on voudrait défendre. Depuis 1975, début de la grande révision du droit de la famille, il a perdu beaucoup de ses particularités avec, par exemple, l’attribution au juge de la fonction de chef de famille, ou le libre choix du nom de famille et du lieu d’origine, au détriment de la continuité visible de la lignée, ou encore l’allègement continuel des procédures de divorce.

Beaucoup ont voulu ces révisions dans un esprit de justice: il faut, disent-ils, défendre les droits de la femme par rapport à l’homme et ceux de l’enfant par rapport aux parents. De même, ils estiment que les sentiments réciproques sincères que nourrissent deux personnes de même sexe leur donnent le droit, à elles aussi, de fonder une famille.

L’erreur, toujours la même, est d’aborder une réalité communautaire dans une perspective individuelle. Dès lors, à chaque étape de la révision, le mariage perd de sa substance et ressemble davantage à un non-mariage. Le modèle vers lequel nous tendons est celui de deux individus égaux, pourvus de droits égaux, conservant l’entier de leur liberté individuelle dans le cadre toujours plus léger d’un engagement dénonçable en tout temps pour n’importe quel motif. Comment s’étonner du désintérêt des jeunes générations pour le mariage?

Les formes du mariage diffèrent d’une civilisation à l’autre, mais dans toutes, il y a un homme et une femme qui s’unissent dans la perspective d’avoir des enfants. Ce constat universel constitue un argument de poids contre l’évolution de notre droit matrimonial. Et l’argument est d’autant plus décisif que notre époque, sans unité ni référence supérieure, est la plus mal outillée de toutes pour aborder cette question fondamentale.

Pour les esprits progressistes, la distinction des rôles du père et de la mère relève d’une «construction sociale». Ce n’est pas entièrement faux, mais cette construction n’est pas le résultat d’un complot. Elle donne simplement une forme concrète à une disposition naturelle préexistante.

La mère développe une relation immédiate et de tous les instants avec l’enfant à naître. L’enfant est «la chair de sa chair» au sens le plus matériel du terme. Les neuf mois de la gestation, auxquels s’ajoute le temps de l’allaitement, créent un lien charnel presque indestructible. Comme dit la chanson, le père ne sera «jamais en cloque» et restera toujours à l’extérieur de cette relation intime. Cette exclusion lui dessine son propre rôle, tourné vers l’adulte en devenir: rendre l’enfant autonome, le préparer à créer sa propre famille et, le temps venu, le mettre dehors.

La mère fusionne, le père sépare. Cette tension structurante entre les principes masculin et féminin disparaît dans la perspective du mariage pour tous.

Tout individu est lié à la chaîne de ses ascendants. Ceux-ci vivent en lui et, pour une part difficile à saisir, le déterminent1. D’avoir deux pères ou deux mères brouille ou brise cette relation. Et le recours banalisé à la «procréation médicale assistée» et à la «gestation pour autrui», qui deviennent des procédures ordinaires, aggrave encore la rupture.

Les apprentis-sorciers du parlement s’aventurent bien légèrement sur un terrain inconnu. Qui sait de quelles réactions aveugles et brutales la nature contrariée est capable? On a eu invoqué le principe de précaution pour moins que cela.

Le recours ordinaire à la gestation pour autrui procède de la même prétention à la domination absolue du monde et de la nature que le mondialisme néo-libéral. Sur ce point, pourtant, mutisme total des écologistes, apparemment plus attentifs au principe égalitaire qu’aux constantes universelles de la nature.

Mutisme aussi des socialistes face à la «marchandisation» annoncée de la gestation pour autrui, avec des batteries de mères porteuses pondant des enfants à la chaîne pour satisfaire le prétendu «droit à l’enfant» de couples occidentaux aisés et infertiles par nature.

«Vous peignez le diable sur la muraille», nous dira-t-on. Ce qui est sûr, c’est que chaque étape appelle la suivante, comme le partenariat enregistré appelait le mariage homosexuel, qui appelle la gestation pour autrui, qui appelle le commerce des nourrissons. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin?

La vision transhumaniste d’un homme augmenté et les revendications des mouvances LGBTQIA esquissent les prochaines étapes possibles: le «trouple» – relation amoureuse à trois –, la famille à parents multiples, le mariage entre frère et sœur, le mariage à terme, les unions tournantes, sans parler des versions matrimoniales «bi», «trans» ou queer. Une partie de la gauche dénonce d’ailleurs depuis longtemps l’institution familiale comme fermée, hiérarchique, opaque, fondement de la division du travail, formatant l’enfant à subir ou exercer toute forme de discrimination et d’oppression.

Les partis bourgeois suivent en trottinant et scrutinant.

Nous reprochera-t-on de perdre notre temps et notre peine à nous opposer à une débâcle qui semble tout emporter? Nous croyons simplement que l’avenir n’est pas fait. A chaque heure suffit sa peine. Et, pour l’heure, il vous suffira de signer et de faire signer la feuille de référendum.

Notes:

1    «Le Fils», de Marie-Hélène Lafon, prix Renaudot 2020, décrit le réseau des connivences à demi conscientes d’un homme avec ses ancêtres, connus ou non, et qui, à une profondeur insondable, structurent sa personnalité .

Vous avez de la chance, cet article est en accès public. Mais La Nation a besoin d'abonnés, n'hésitez pas à remplir le formulaire ci-dessous.
*


 
  *        
*
*
*
*
*
*
* champs obligatoires