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Mme Luisier et ses «structures de proximité»

Félicien Monnier
La Nation n° 2166 15 janvier 2021

Dans un interview accordé à Jérôme Cachin dans l’édition de 24 heures du 29 décembre 2020, Mme la conseillère d’État Christelle Luisier a fait le point sur la situation des communes vaudoises à la veille des élections. Les «éléments de langage» – selon la terminologie consacrée – auxquels elle a recouru méritent notre attention. Les mots, même de prime abord les plus vides, recouvrent toujours une réalité. Employés par les politiques, ils permettent d’identifier des tendances. Dans l’interview de Mme Luisier, ils révèlent une conception bien peu enthousiasmante des communes.

A en croire Mme la conseillère d’État, «la population est attachée à cette structure de proximité qu’est la commune» et il faut prendre garde à «la question (…) de la lisibilité en termes de vision générale des politiques publiques sur une commune ou une région». A M. Cachin qui s’interroge sur le fait qu’il n’y a que les villes qui mèneraient «une véritable politique», Mme Luisier répond: «Non. Mais avec la complexification des dossiers, il faut arriver à certaines échelles.» Cette évocation des «échelles» pousse inéluctablement le journaliste à aborder le sujet des fusions de communes. Notre conseillère d’Etat lui rétorque qu’elle «souhaite aussi une réflexion pour être plus proactif, analyser le territoire pour discuter avec des Communes».

Mme Luisier prouve ici qu’elle maîtrise parfaitement les ressorts du langage technocratique de son administration. Elle nous désigne également le point de vue depuis lequel elle contemple les institutions et le territoire dont elle la charge: derrière un écran d’ordinateur. Ce dernier affiche des cartes géographiques («l’analyse du territoire»), des organigrammes et des budgets («la lisibilité des politiques publiques»), des courbes démographiques («les échelles»). Une telle perspective est certes nécessaire, mais elle est insuffisante. Elle n’a en particulier rien de politique. En revanche, elle est particulièrement étatiste, voire planificatrice. Il s’agit là, du point de vue de l’histoire des idées, du plus important point de rapprochement entre radicaux vaudois et socialistes.

Le recours au terme de «structure de proximité» est le plus démonstratif de cette déviance technocratique. Bien sûr, on comprend ce que Mme Luisier veut dire. Et les petites communes sont effectivement le lieu d’une interaction serrée entre le citoyen (gardons-nous du terme d’ «administré») et les services communaux. Mais les communes ne sont pas que cela.

J’ai eu un jour le privilège d’assister, à deux soirs d’intervalle, dans ma petite commune du Nord vaudois, à deux délibérations successives sur l’avenir de la cantine du village et les travaux que cela exigeait pour devenir, partiellement, une unité d’accueil pour écoliers (UAPE). Le premier soir, en ma qualité de membre de la Société d’abbaye – propriétaire de ladite cantine –, j’avais dû valider le principe de la vente du bâtiment à la commune, pour une somme symbolique. En contrepartie, la commune rénoverait le vénérable bâtiment et l’Abbaye continuerait de l’occuper pour sa fête bisannuelle. Deux jours plus tard, en ma qualité cette fois de membre du Conseil général, j’acceptais l’offre de la Société d’abbaye. Nombre des conseillers généraux se trouvaient dans la même posture que moi. La proximité ressentie ne s’incarnait pas dans l’impression de poursuivre une mission de service public, exprimée par l’acronyme UAPE. Bien plutôt, je ressentais une profonde adéquation, vécue très concrètement, entre une communauté et ses institutions. Je n’évoluais alors pas dans une vulgaire «structure».

Mme Luisier rappelle avec raison le très grand nombre de tâches remplies par les communes. Elle fait à ce titre bien de préciser qu’elles ont trait «à la vie quotidienne». Mais la commune ne fait pas que «régler» ces points, comme le dit Mme la conseillère d’Etat. La commune n’est pas qu’abstractions juridiques et procédures. Elle les met en musique, en harmonie avec les attentes des citoyens, mais aussi leurs habitudes. Plus les autorités sont proches, plus les citoyens sont responsables. D’une manière ou d’une autre, mandat électif ou connaissance familiale, ils auront à faire avec les tâches communales ou leurs responsables.

La vie se complexifie, nous rétorquera Mme Luisier. Cela justifierait fusions et centralisations. Nous lui répondrons par ses propres mots: «Les compétences de la Confédération se sont élargies.» Cet éloignement a favorisé le foisonnement des nouvelles règles qui régissent notre vie quotidienne et augmenté leur inadéquation aux réalités qu’elles doivent encadrer. En se battant systématiquement contre l’aspiration des compétences cantonales par la Confédération, en requérant même la rétrocession de certaines, le Conseil d’Etat fera rejaillir sur les communes la liberté dont il aura lui-même bénéficié. A défaut, il sera condamné à l’aridité des graphiques et des politiques publiques. Le Pays de Vaud ne sera plus qu’une préfecture fédérale, Mme Luisier une préfète.

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