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Trop de paramètres, trop de changements, trop d’incertitudes

Olivier DelacrétazEditorial
La Nation n° 2170 12 mars 2021

Les économistes expliquent le passé, commentent le présent, mais échouent à prédire l’avenir. Le recours aux ordinateurs les plus puissants et aux modèles les plus sophistiqués n’y change rien: les crises les prennent par surprise, même les plus massives, même celles qui, après coup, leur inspireront les explications les plus logiques et convaincantes – je le dis sans ironie. On parle de «science économique», mais qu’est-ce qu’une science qui ne permet pas de prévoir?

«Il n’y aura plus jamais de crises, car on en connaît désormais tous les mécanismes» avait dit un économiste de renom à M. Regamey. C’était en 1973. Celui-ci professait pour sa part que la théologie est beaucoup plus scientifique que l’économie.

On parle de science à partir du moment où l’on discerne, dans le domaine étudié, des relations de cause à effet suffisamment stables pour qu’on puisse en tirer des règles générales. En ce sens, l’économie est une science. Cette science nous dit que le manque d’un bien, qu’il s’agisse d’armes, de blé ou d’appartements, augmente son prix et que la pléthore le fait s’écrouler. Elle nous dit que la concurrence augmente la qualité des services et fait baisser les prix; qu’une administration n’est pas apte à réagir aux situations nouvelles avec le rythme et la précision nécessaire; qu’un excès de monnaie en circulation fait monter les prix et qu’un manque les fait baisser.

Elle nous dit encore que les mêmes mécanismes, poussés à l’extrême, peuvent engendrer des conséquences totalement autres; que le manque excessif d’un bien débouche non plus sur la hausse du prix mais sur le marché noir; qu’une concurrence extrême n’engendre pas une qualité encore supérieure, ni des prix encore inférieurs, mais casse des entreprises viables pour faire place au monopole du plus fort, ce qui entraîne la disparition de la concurrence et, par voie de conséquence, l’augmentation des prix et la baisse de la qualité.

Elle nous dit encore mille choses bien plus savantes, largement inaccessibles au soussigné. Car l’économiste d’aujourd’hui dispose de tout un éventail de théories explicatives complexes, ainsi que d’une masse inimaginable de renseignements statistiques, synthétisés en temps réel par des logiciels de pointe. Et pourtant…

Imaginons une situation d’équilibre économique telle que la Suisse a pu la connaître, et la connaît encore partiellement, avec la liberté d’entreprendre, cadrée par quelques règles de police et de droit des contrats; avec la concurrence et l’ouverture des frontières, mais dans la sauvegarde de nos intérêts vitaux et le respect de notre souveraineté; avec la protection des employés, mais réglée par les partenaires sociaux plutôt que par l’administration d’Etat.

Même dans ce cas, la vie économique reste une enfilade d’incertitudes pour les acteurs et de surprises pour les spectateurs. Il y a la décision originale, qui engendre une situation nouvelle et rend caduques les prévisions les plus certaines. Il y a la mode et ses caprices. Il y a la chance et la malchance, les situations illisibles, les connexions insoupçonnables, un équilibre qui bascule d’un coup, une décision absurde qu’une évolution imprévue du marché rend géniale… ou l’inverse.

Et le comportement de l’homme n’est de loin pas toujours aussi rationnel, voire raisonnable qu’il le faudrait. Il arrive qu’un décideur, mû par le désir de briller ou de nuire, prenne une décision qui flatte son ego mais offense la raison la plus élémentaire.

Les décisions ne produisent pas nécessairement leurs effets dans la minute. L’inertie relative de la réalité, des habitudes de penser et d’agir peuvent ralentir le déroulement des événements. L’économiste ne maîtrise pas le temps.

L’économie d’un pays, particulièrement s’il est petit, peut réagir très fortement à des événements qui se décident hors de sa portée, une révolution politique ou une guerre, un renchérissement de matières premières dont il ne dispose pas, une invention technique, une catastrophe météorologique, une pandémie.

De ce présent insaisissable, l’économiste peine à extraire des certitudes. C’est qu’une science doit pouvoir isoler son objet. Or la science économique, vouée à intégrer une infinité de paramètres, ne le peut.

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