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Occident express 77

David Laufer
La Nation n° 2170 12 mars 2021

Il me suffit de tourner le coin de ma rue pour me retrouver sur le boulevard du Roi-Alexandre, anciennement de la Révolution. Communiste, doit-on comprendre. Ce qui m'a toujours un peu surpris, la Yougoslavie communiste étant surtout le résultat de la victoire de Tito contre les forces de l'Axe et non pas d'une révolution au sens ordinaire.

D'ailleurs le passage de la monarchie à cette fédération communiste reste un peu mystérieux. Le roi, en tout cas du côté serbe, bénéficiait d'un réel soutien populaire. Pour comprendre cette transition politique, l'exemple de ma belle-famille est éclairant.

Né en 1937 dans une famille de paysans serbes de Slavonie, à deux heures environ de Zagreb, mon beau-père a grandi dans le culte de la monarchie. La Seconde guerre mondiale a tout changé. La Yougoslavie a été envahie et dissoute en 1941 et la Serbie s'est retrouvée directement soumise à Berlin. Etendant son territoire, la Croatie est devenue un satellite obligeant des Nazis. Cet Etat a fait de la destruction des Serbes, des Juifs et des Roms un objectif politique prioritaire.

Dans son petit village à majorité serbe, le père de mon beau-père a donc pris le maquis. A cette époque, cela signifiait rentrer dans les rangs des Partisans communistes, seule véritable force de résistance structurée, constituée de Serbes comme de Croates. Comme des millions de maquisards, il ne s'est donc pas battu pour autre chose que pour sa survie immédiate, celle d'un paysan serbe menacé par des milices croates. L'idéologie ne servait que la cause des dirigeants.

Une fois la guerre terminée, il a pu rejoindre la vie civile. Et il a constaté que ceux qui avaient assassiné son père sous les yeux de son fils (mon beau-père donc) étaient désormais les chefs communistes du village. Alors il a pris sa famille, abandonné les ruines encore fumantes de sa ferme et s'est établi en Serbie. Il avait été averti sur les réalités du régime et s'en tiendrait prudemment éloigné pour le reste de sa vie.

Un jour mon beau-père, âgé de 18 ans, s'est fait approcher par le Parti communiste, qui recrutait alors sur la base du mérite. On lui proposait une jolie carrière de cadre. Le fils a demandé conseil à son papa dont il connaissait et respectait les réticences. Assis à une terrasse les deux discutaient et le père a fini par trancher le dilemme de son fils par une proposition simple:

– Tu vois ces voitures qui passent devant nous? Tu en voudrais une pour toi, pour ta famille si tu en as une un jour? Eh bien, tu sais ce qu’il te reste à faire.

Des décennies plus tard, à la fin des années 80, mon beau-père a remplacé le portrait de Tito par celui de Milochevitch dans son bureau du commissariat. C'était un geste risqué et provocateur. Une année à peine plus tard, constatant que son nouveau héros n'était rien d'autre qu'un arriviste et un va-t-en-guerre, il a décroché le portrait et pris sa retraite anticipée. Et s'est interdit du même coup de profiter financièrement du chaos qui venait. Aujourd'hui, comme un saumon, il est revenu à son monarchisme originel et y trouve un réconfort et une forme de continuité familiale.

Tout le monde n'a pas eu l'intégrité et le courage de ces gens. Mais ils révèlent par leur parcours les raisons profondes du succès et du déclin des idéologies sur une terre où la vraie préoccupation n'a longtemps été que la survie. Ce qui distingue les uns des autres n'est que le degré de compromission, ou d'abnégation.

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