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1’044’510 habitants

Félicien MonnierEditorial
La Nation n° 2177 18 juin 2021

Selon le «scénario démographique moyen» développé le 8 juin dernier par Statistique Vaud, le Canton dépassera le million d’habitants en 2050. Plus précisément, il atteindra 1 044 510 habitants. Le million sera atteint en 2044. En 2020, nous étions 815 300.

Depuis la fin du baby-boom vers 1975, le taux de fécondité des Vaudoises demeure inférieur à 1,5. Il n’assure pas un renouvellement autonome de la population. Le différentiel provient de l’immigration, confédérale ou étrangère. Nos statisticiens envisagent son augmentation. En 2020, il y avait 1,64 Vaudois de 20 à 64 ans pour 1 étranger du même âge. En 2050, la rapport baisserait à 1,57.

M. Pascal Broulis se réjouit de ces perspectives. Cette croissance démographique assurerait que la pyramide des âges ne s’inverse pas. Elle permettrait ainsi de maintenir un équilibre proportionné entre retraités, actifs et jeunes en formation. Le 8 juin, devant les caméras de La Télé Vaud-Fribourg, M. Broulis a appelé cela de la «mixité».

L’approche de M. Broulis est technico-libérale. Elle se concentre sur les flux financiers qui naviguent d’une classe d’âge à l’autre. M. Broulis voit dans la croissance démographique un moyen de perpétuer non seulement notre mode de vie actuel, mais également le «contrat intergénérationnel». 2035 correspondra approximativement au départ à la retraite de la deuxième vague du baby boom. Entre 2020 et 2050, le nombre de personnes de plus de 65 ans passerait de 135 000 à près de 248 000. Cette augmentation est bien plus rapide que celle du reste de la population. En d’autres termes, M. Broulis est heureux de pouvoir annoncer à ses contemporains que leur retraite sera assurée.

Mais sur le fond, qui se réjouit vraiment que le Pays de Vaud dépasse le million d’habitants dans 23 ans? Admettons d’abord que s’arrêter à ce chiffre symbolique est aussi absurde qu’un symbole peut l’être en statistique. Le chiffre d’un million n’est pas plus pertinent pour la réflexion que ne serait celui de 852 137 ou 1 654 386. Le seul chiffre qui compte est celui qui détermine la capacité du Canton à assimiler sans difficulté de nouveaux habitants. Se focaliser sur le cap du million revient déjà à adopter une perspective à la fois technocratique et béatement sensationnaliste.

Un million signifie surtout une pression accrue sur les infrastructures, un mitage plus important du territoire, la multiplication de logements fonctionnels hors des cadres urbanistiques traditionnels (petits villages, centres-villes). Les Vaudois se connaîtront encore moins les uns les autres et il deviendra plus rare de rétorquer à son interlocuteur identifiant une connaissance commune: «Le Monde est petit… le Pays de Vaud encore plus.» Une population trop nombreuse est moins proche de ses autorités. Elle les regarde avec plus de défiance parce qu’elle ne les connaît plus personnellement. Elle devient plus revendicatrice et attend de l’Etat qu’il offre avant tout des prestations et «un service public de qualité».

Cette distension des relations accentuera les fossés sociaux. La population étrangère, généralement plus précaire, sera concernée au premier chef. Cela rendra leur assimilation plus difficile. La paix sociale devra encore plus être achetée à coup de subventions (logements, assurances-maladie) et la charge fiscale sur la classe moyenne augmentera. Elle se paupérisera, tandis que dans les villes et sur l’arc lémanique les actuels jeunes bobos s’installeront durablement aux commandes du Canton. Ce milieu composé d’universitaires dépendant directement ou indirectement de l’Etat verra sa sécurité financière assurée. Cela assoira encore plus sa satisfaction d’avoir raison idéologiquement.

Car à la croissance de la population s’ajoutera une croissance de l’administration, mais plus rapide et plus importante. Le territoire vaudois n’étant pas extensible, des problèmes de coordination encore inconnus vont apparaître. Et c’est vers l’Etat que les Vaudois se tourneront pour les régler. Le Canton de Vaud ne sera très probablement pas le seul à connaître une telle croissance démographique. La Confédération ne manquera pas de se préoccuper d’un phénomène suisse. En même temps qu’elle grossira, l’administration cantonale verra ses compétences disparaître à Berne.

Bien sûr nous spéculons. Cette prospective est pourtant plus complètement politique que celle de M. Broulis. Nous ne parvenons pas à trouver benoîtement génial que la croissance démographique ne s’arrête pas. Ce que nous avons décrit pourrait certes ne se réaliser que partiellement. Mais nous refusons que cela soit le prix à payer pour entendre le dernier écho du baby-boom et de son époque. Ce fatalisme démographique réjoui dresse surtout le constat d’une perte de contrôle, qu’il cherche à compenser par la gouvernance et les politiques publiques.

Derrière les besoins en pistes d’autoroute et classes de gymnase supplémentaires, au-delà de l’addition des surfaces de terres arables et des primes d’assurance-maladie, la prospective cantonale doit s’atteler aux conséquences sociologiques et culturelles de notre croissance démographique.

Le vrai danger ne réside pas prioritairement dans la diminution de la retraite des 230 000 personnes âgées de plus 65 ans en 2050. Il réside dans le maintien de l’unité du Canton et la transmission de sa culture à ses nouveaux habitants.

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