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Aides aux médias: signez le référendum!

Félicien MonnierEditorial
La Nation n° 2181 13 août 2021

La baisse des abonnements décourage les annonceurs, la chute des recettes publicitaires plombe le chiffre d’affaires. L’immanquable diminution de la masse salariale emporte celle du nombre de pages. En parallèle, les habitudes de consommation médiatique de la population – en particulier des plus jeunes – changent drastiquement. La part de la population qui utilise la presse écrite d’abonnement comme source d’information est passée d’environ 56% à 31% en 10 ans1.

Les jeunes Suisses s’informent de plus en plus sur les réseaux sociaux. Selon l’Office fédéral de la Communication, Youtube et Facebook étaient en 2018 et en Suisse francophone les 4e et 5e médias les plus influents, derrière RTS1, 20Minutes et La Première. 24 heures est 12e, derrière TF1, M6 et France 22. Chaque année des journaux disparaissent.

Inquiètes de ces constats, les Chambres fédérales nous proposent un «train de mesures en faveur des médias». Ce paquet se décline en trois volets. D’abord, l’aide indirecte à la presse d’abonnement serait étendue par une diminution des tarifs postaux de 50 millions par an pour les journaux et périodiques paraissant au moins deux fois par mois. L’actuelle enveloppe accordée à la presse associative passerait de 20 à 30 millions. Ensuite, la redevance radio/TV servirait à financer des activités relatives à tous les médias. Il s’agirait essentiellement d’offres de formation continue.

Enfin, un budget annuel de 30 millions est dégagé des ressources générales de la Confédération pour soutenir les «offres de médias en ligne». Cela passerait par l’entrée en vigueur d’une nouvelle loi fédérale sur l’aide aux médias en ligne. Les organisations et professionnels des médias offrant du contenu en ligne pourront demander un subventionnement direct. Il sera calculé sur la base du chiffre d’affaires que réalise l’organisation en question. L’objectif est de ne soutenir ni les médias gratuits, ni ceux bénéficiant de la redevance. Plus le chiffre d’affaires sera important, moins le média demandeur recevra d’argent. Mais il devra tout de même atteindre un chiffre d’affaires minimal que fixera le Conseil fédéral. Il s’agirait ainsi d’encourager les médias offrant un contenu pour lequel le public est prêt à payer.

Voulant une loi temporaire, le Conseil fédéral limitait cette mesure à dix ans. Il s’agissait pour lui d’assister les médias traditionnels dans leur transition numérique et leur permettre de développer de nouveaux modèles commerciaux. Le Parlement a renoncé à cette limitation. Le Conseil fédéral devra refaire une évaluation quatre ans après l’entrée en vigueur et «présenter ses propositions pour l’avenir» (art. 5). Cela change totalement la perspective et assure la pérennité de cette nouvelle loi à la fois centralisatrice et étatiste.

L’idée fausse qui la sous-tend est de croire que la diversité de la presse se décrète d’en haut. Les malheurs de la presse écrite ont des causes. Elles ne sont pas d’abord financières. On dénoncera en premier l’épouvantable appauvrissement intellectuel que provoque la multiplication des écrans. Ils créent avec les applications qui les illuminent un mode de consommation centré sur l’enchaînement rapide d’images, la satisfaction immédiate d’une addiction aux informations nouvelles, pourtant aussitôt oubliées. Sur un smartphone que fait vibrer chaque nouvelle notification, la confrontation sereine entre un lecteur et un texte devient presque impossible. Les milieux défavorisés ou mal scolarisés sont les premières victimes de cette décadence.

Pour une diversité de la presse, il faut une diversité intellectuelle chez les journalistes. Cela signifie avant tout une diversité dans les centres de production de la pensée. Admettons que les universités ne brillent pas en la matière. La sociologie déconstructiviste y triomphe sous le coup du militantisme académique woke. On la voit sans surprise rejaillir dans les colonnes de nos quotidiens romands. Or il existe une constante en matière journalistique: on ne s’abonne pas à un journal dont on désapprouve trop fréquemment la ligne éditoriale.

Ces deux phénomènes de désintérêt progressif pour la grande presse et d’alignement de cette dernière sur l’idéologie dominante révèlent la dangerosité du projet de loi: seuls des titres suffisamment «mainstream» bénéficieront du soutien fédéral, disposant d’un nombre suffisant d’abonnés et, du même coup, du chiffre d’affaires minimal requis.

Le système de la redevance est enfin lui-même à l’origine de la perte de marché de la presse traditionnelle. Avant internet, les univers étaient clairement séparés. Aujourd’hui la RTS publie en ligne du contenu rédactionnel écrit et 24 heures diffuse des vidéos. Le déséquilibre provient du fait que la RTS n’a pas besoin de trouver des abonnés. La Confédération donnerait un coup de pouce gratuit et efficace à la presse écrite en restreignant à l’audio-visuel le mandat de la RTS.

Mais là n’est pas la direction empruntée. La mise en place d’aides directes jette une première passerelle institutionnelle entre l’Etat et la presse électronique. Elle sera dans un premier temps faite de formulaires de demande d’aides et de fonctionnaires chargés de les contrôler. Dans un deuxième temps, et à l’heure d'élaborer ses «propositions pour l’avenir», le Conseil fédéral demandera aux bénéficiaires d’aides de s’organiser afin de lui fournir un interlocuteur unique. Cela pourrait être le premier pas vers la création d’une SSR des médias électroniques.

Appartient-il à l’Etat et à plus forte raison à la Confédération de soutenir financièrement une activité économique au motif qu’elle est «nécessaire à la démocratie»? Sans hésiter nous répondrons NON. Rien ne saurait justifier cette centralisation pleine d’inquiétantes promesses. Quant à l’Etat, il n’a pas à se substituer aux abonnés ou aux publicitaires, ni à créer une dépendance des médias à son égard.

Nos lecteurs trouveront encarté dans ce numéro une feuille de référendum contre le «train de mesures en faveur des médias». Le délai de renvoi est au 1er octobre 2021. Signez et faites signer!

Notes:

1    Fréquence d’utilisation des différentes catégories de médias à des fins d’information, Message du conseil fédéral sur le train de mesures en faveur des médias, in FF 2020 4385 (4391)

2    «Une étude montre l'influence des médias suisses et des médias sociaux sur la formation de l'opinion», Communiqué de l’Office fédéral de la communication, 21 janvier 2020.

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