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L’égalité, outil précieux, poison mortel

Olivier DelacrétazEditorial
La Nation n° 2189 3 décembre 2021

Le brigand Procuste, figure mythique de l’égalité, forçait les voyageurs qui avaient le malheur de passer près de chez lui à s’allonger sur un lit aux dimensions idéales (les siennes, je suppose). Comme, selon la légende, personne ne correspondait jamais à ces dimensions, il étirait les jambes des petits et coupait les pieds des grands pour leur permettre d’accéder aux mensurations idéales. Ils finissaient tous parfaitement égaux, démembrés ou sanglants, certes, mais égaux.

Dans la perspective de Procuste et de ses épigones d’aujourd’hui, l’égalité représente l’aboutissement de l’idéal humain.

L’égalité ainsi conçue procède par négation ou destruction des inégalités réelles. Son dernier avatar, la pensée woke, porte cette destruction aux fondements mêmes de la civilisation européenne. Elle refuse les différences les plus évidentes, les plus répandues et les plus permanentes, nie la force contraignante des arguments les plus raisonnables, ne voit dans les relations humaines ordinaires que des instruments de domination qu’il faut dénoncer et «déconstruire». Sa force destructrice est telle qu’elle déchire même la troupe vociférante de ses sectateurs en d’innombrables sous-sectes qui s’anathématisent les unes les autres.

L’égalité est néfaste quand on la considère comme une fin en soi, comme une cause ultime à laquelle il faut tout sacrifier. Mais, en tant que moyen, l’égalité peut être utile et même nécessaire. Ainsi, les coureurs d’un cent mètres se trouvent au départ en situation d’égalité: tous derrière la même ligne, tous immobiles, tous partant au même coup de feu. Cette égalité de base met brièvement les compteurs à zéro. Ayant joué son rôle, elle s’efface devant l’inégalité reconnue de la victoire. Egalité au départ, inégalité à l’arrivée.

Il en va de même avec l’égalité des parties dans un procès. Le tribunal leur offre les mêmes droits et les mêmes conditions. Les parties sont encore sur pied d’égalité dans l’absence méthodique de préjugés que le juge s’impose à lui-même. Au fur et à mesure que l’instruction progresse, les revendications de l’une se révèlent plus fondées que celles de l’autre. Et à la fin du procès, l’une a raison et l’autre tort. L’égalité s’efface alors au profit de la justice. Elle a permis de faire ressortir les faits pertinents et d’éviter que la marche du procès ne soit entravée par des considérations de rang social, de fortune, de réputation ou de liens d’amitié.

Il en va encore de même dans le cas d’un dialogue. L’égalité entre les interlocuteurs y est une exigence première. A partir du moment où elle admet d’entrer dans un débat, la plus haute autorité elle-même est tenue de considérer son vis-à-vis comme un égal, même si celui-ci ne jouit pas, et de loin, de la même autorité: le père avec son fils, l’évêque avec le simple fidèle ou l’opposant incrédule, le grand philosophe avec son jeune disciple ou son voisin illettré.

Cette égalité provisoire, «instrumentale», suspend tout ce qui n’a pas de relation directe avec l’objet du débat, en l’occurrence l’autorité du père, de l’évêque ou du grand philosophe. Cette autorité n’est pas contestée pour autant. Simplement, il n’est pas pertinent de l’invoquer à ce moment-là. Là encore, c’est pour mettre en lumière, sans interférence parasitaire, l’inégalité des arguments. Et, au fil du débat, l’égalité des débatteurs fait place à l’inégalité des arguments et débouche, parfois, sur la vérité.

Un autre exemple, plus ambigu, et que nous citons pour son ambiguïté même, est celui de l’«égalité des chances» dans le domaine scolaire. Il est certes bon, pour lui-même et pour la société, qu’un enfant doué intellectuellement puisse, s’il le désire, fréquenter le gymnase ou l’université, même si sa famille est pauvre ou qu’il habite loin des centres.

Mais voilà, les aides que peuvent offrir l’Etat et les communes – subsides, densification des transports en commun, repas pris sur place, collèges décentrés – ne réduisent guère les inégalités qui tiennent à l’ambiance familiale et à l’éducation, ni celles du caractère et des dons individuels. Au bout du compte, l’inégalité entre les élèves reste considérable. La tentation est alors forte de glisser de l’égalité des chances à l’égalité des résultats, expression plus radicale de l’égalité fondamentale des personnes humaines.

Une façon d’opérer ce glissement consisterait à enlever l’enfant à sa famille dès le berceau pour le placer dans un internat gratuit et excluant tout privilège de famille. On peut aussi, plus subtilement, augmenter par étapes la part de l’Ecole dans l’éducation, diminuant d’autant celle de la famille. C’est ce que fait l’Ecole vaudoise depuis longtemps. Et c’est encore ce qu’elle fait aujourd’hui, quand elle décide, pour des motifs explicitement égalitaires, de supprimer les devoirs à la maison. Si discrètement que ce soit, notre Ecole se rapproche ainsi non pas d’une plus grande équité au profit des moins bien lotis, mais de l’aveugle, de l’inepte brutalité procrustéenne.

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