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Un autre regard

Félicien MonnierEditorial
La Nation n° 2204 1er juillet 2022

Ce 24 juin a marqué le quarantième anniversaire de la disparition de Marcel Regamey. Nous savons gré à 24 heures de samedi dernier de nous avoir rappelé l’événement. Sans l’article de La Feuille, cet éditorial aurait porté sur la politique culturelle jurassienne. Que ces colonnes me permettent donc, à moi qui n’ai jamais connu notre fondateur, de revenir sur son compagnonnage en évoquant l’une de ses créations les plus originales.

Dans deux semaines, nous serons une quinzaine à nous retrouver au petit matin au pied d’une montagne pour une marche de huit heures. Elle nous mènera, par-delà le col de Bretaye, à Vers-l’Eglise, pour le Camp de Valeyres. Aux «nouveaux» se mêleront les anciens. Ils comptent un, treize voire cinquante camps à leur actif, pour une moyenne d’âge ne dépassant pas 35 ans. Le programme n’a presque pas changé depuis 1945. Nous en devons le principe et les modalités à l’intuition géniale de Marcel Regamey qu’il manquait un cours d’introduction à la politique, condensant tous les aspects d’une vraie communauté.

A Valeyres, la journée commence par l’office du matin. Alors que «nous quittons sans regret la couche», nos voix se mêlent déjà à l’écho de l’office du soir précédent, dit quelques heures plus tôt dans le cœur de l’église du village. Il avait réuni dans une même contemplation des personnes de confessions parfois très diverses.

Ces moments, précieux entre tous, encadrent la journée. Ils remettent à leur juste place les discussions, tantôt houleuses, désespérées ou vaniteuses, que nous avons eues. Ils rappellent à chacun qu’ici-bas rien n’est absolu. Dire cela revient à plonger au cœur de la pensée de Marcel Regamey: l’idéologie et tous les totalitarismes éclosent lorsqu’on situe l’absolu ailleurs qu’en Dieu1. A l’heure où frémit le retour des grandes idéologies, cette relativisation – qui n’a rien d’un relativisme – est impérative.

L’office chanté, le petit-déjeuner est à peine englouti que nous sortons au grand air rétablir les chemins pédestres de la commune. La discussion prend son libre cours. Aucune question n’est un tabou. Le jeune âge des participants nous rappelle que les premiers pas de la Ligue vaudoise se firent au gymnase. A cet âge on est peut-être naïf, sans doute romantique, mais on n’accepte pas encore l’argument d’autorité. On est exigeant dans la controverse. Et on refuse d’être pris pour un imbécile. On ose poser des questions de principe, de portée universelle, sans craindre de passer pour ignorant; je me souviens d’avoir, à 19 ans, devant quinze personnes et après une heure de discussion sur Vatican II, demandé à Olivier Delacrétaz: «Au fond, c’est quoi la liturgie?»

Au fil des ans et des travaux, nous avons créé de solides relations avec des habitants de la vallée. Ces rencontres répétées entre notre petit groupe et des voisins, des représentants de la commune ou de la paroisse donnent de l’épaisseur à notre présence aux Ormonts. Là non-plus, les vues de Marcel Regamey ne sont pas loin. La politique, c’est d’abord la culture de l’amitié et du lien personnel, au-delà des dissensions de doctrine. Ici nous ne sommes pas à Lausanne, saluez spontanément les personnes que vous croisez. Et on ne dit pas «les gens», on dit «les personnes», rappelle-t-on au début du camp.

Le repas de midi s’accompagne de vin de Valeyres-sous-Rances, fleuron des Côtes de l’Orbe. Son étiquette reproduit la colonnade donnant sur le parc du Château. On devine presque, derrière les grandes vitres, les fauteuils du Salon ovale, lieu des discussions des cinquante-et-un premiers camps. Des papilles aux méninges, on rigole au souvenir d’un tel, aujourd’hui bien en vue dans l’appareil cantonal, arrivé hirsute et en pyjama à l’office. L’air vibrant de chaleur des étés du pied du Jura pénétrerait presque par la fenêtre. Celle-ci donne pourtant sur le Massif des Diablerets. Malgré sa diversité et sa taille, le Canton a une cohérence et une unité. Elles sont au cœur de notre engagement. Le Camp de Valeyres-sous-Rances peut bien avoir lieu à Vers-l’Eglise.

Les albums des éditions précédentes passent de main en main. Marcel Regamey, assis sur un banc de pierre, se tient un genou à hauteur de la poitrine. Il écoute Henri Deblüe, poète et dramaturge de la Fête des Vignerons de 1977. M. Regamey siégeait dans la Commission artistique de l’événement. Le cliché est de Marcel Imsand, l’un de nos plus grands photographes.

L’après-midi s’ouvre par un instant de musique. En silence, un café à la main, nous découvrons des œuvres classiques. Beaucoup ont bâti, dans ces quelques minutes répétées durant quinze jours, une solide culture musicale. Le dimanche après-midi, le visionnage d’un opéra est précédé de sa présentation. L’an dernier ce fut «Platée» de Rameau, dans une extravagante mise en scène affublant les chanteurs de costumes de grenouilles. Pour Marcel Regamey, la musique représentait l’art le plus abouti, exprimant le mieux la liberté: aucune note ne prédétermine la suivante, tout en étant parfaitement cohérente avec elle, la surprise est permanente, l’auditeur tenu en haleine2.

A 16 heures, certains émergeant de leur sieste, nous partons pour une petite balade. Nous nous arrêtons le long de la Grande-Eau, à l’ombre d’un orme, sur une prairie des Aviolats. Entre la fin de ses examens et le début du camp, chaque participant aura préparé un exposé. Chaque voix compte et chacun aura toujours une pierre à apporter à la discussion. Dans les premiers camps, M. Regamey imposait les sujets en distribuant des livres à recenser. Aujourd’hui les choix sont libres. On évoque le courant des Hussards, la pensée de Clausewitz, le marketing digital, l’œuvre de Jack London, le rap francophone, la métaphysique d’Aristote.

L’un de nos amis est monté en scooter écouter une jeune comédienne parler de La Fontaine. Il est âgé de 90 ans. Il avait jadis accompagné Marcel Regamey sur les pentes de l’Etna. De la vue inoubliable sur le Golfe de Giardini-Naxos, Marcel Regamey rapporta le Mythe du Golfe, l’un de ses ouvrages les plus pénétrants: «Comment se fait-il, vous demandais-je, que l’irrégularité du relief du terrain comble le regard, au contact de l’eau, d’une complète satisfaction?»3 Le rivage épouse la ligne de l’horizon: c’est le mariage de l’universel et du particulier.

De retour au chalet, d’autres anciens nous accueillent les bras ouverts. Les nouveaux découvrent avec étonnement ces inconnus connaissant mieux qu’eux les usages de Valeyres. Le soleil rase déjà le Pic Chaussy. Après le souper commencent les «grands sujets». Sur plusieurs soirs, on décortique le sacre d’Elisabeth II, l’opération Barbarossa, l’histoire de la démocratie directe, les penseurs critiques du totalitarisme, la science héraldique.

La conférence prend fin quand la lune s’est levée. Ou sont-ce des éclairs qui frappent les Tours d’Aï? Nous cheminons dans la nuit pour l’office du soir. Une journée à Valeyres se termine. Alors que certains reprennent un débat entamé à table, des rires éclatent dans la nuit. Marchant seul, je réponds à un téléphone du rédacteur en chef de La Nation. L’été ne suspend pas tous les combats. Mais là-haut, durant deux semaines, une nouvelle volée de participants aura découvert qu’il est possible de créer, en dehors des rouages étatiques, une institution4 participant activement au bien commun du Canton.

Notes:

1  Regamey Marcel, «Lettre à l’équipe de Valeyres 1980 sur l’office», in Par quatre chemins, CRV 100, Lausanne 1980, p. 80.

2  Regamey Marcel, Action libre, déterminisme moral et plan providentiel, CRV 30-31, Lausanne 1948, p. 13.

3  Regamey Marcel, Le Mythe du Golfe et quatre autres essais, CRV 36, Lausanne 1960, p. 11.

4  Regamey Marcel, Propriété et liberté, CRV 29, Lausanne 1946, p. 20.

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