Identification
Veuillez vous identifier

Mot de passe oublié?
Rechercher


Recherche avancée

La porte ouverte

Olivier Delacrétaz
La Nation n° 2204 1er juillet 2022

L’argument de «la porte ouverte» s’invoque contre une loi dont les partisans nient ou minimisent les effets néfastes; ou contre une loi qui n’est manifestement que la première étape d’une manœuvre plus vaste dont les étapes ultérieures sont d’ores et déjà planifiées; ou encore contre une loi qui promet des dommages collatéraux disproportionnés.

C’est un fait que le citoyen lambda qui lance une initiative au nom d’une grande cause – sauvegarde du climat, protection des animaux, introduction du bon scolaire ou du salaire universel – ne se soucie guère des retombées négatives de son initiative, ni des atteintes qu’elle porte à d’autres causes, peut-être plus terre-à-terre mais non moins légitimes.

S’il est malin, le partisan de la loi connaît les «éléments de langage» qui lui permettent de dévaloriser l’argument de la porte ouverte. Par exemple, il peut reconnaître, sur un ton agacé, que «bien entendu, la loi n’est pas parfaite». Habile modestie, qui fait de toute critique de fond une chicane de détail! Il peut ajouter que, de toute façon, «c’est cette loi ou le chaos» et doubler en invoquant une urgence scientifiquement démontrée et tripler en proclamant qu’«on va droit dans le mur».

Il peut aussi accuser l’opposant de «peindre le diable sur la muraille» ou de «sombrer dans le complotisme». C’est parfois vrai, notons-le, mais parfois pas.

L’argument de la porte ouverte est presque toujours pertinent pour les lois conçues dans une perspective idéologique. Car l’idéologie exige une perfection qu’aucune loi ne peut atteindre, ce qui fait que chaque loi votée en appelle une nouvelle, plus radicale et plus urgente. C’est particulièrement le cas des lois égalitaires: plus on se rapproche de l’égalité, et plus les traces subsistantes de l’inégalité originelle suscitent l’indignation et augmentent les pressions sur la prochaine porte et sur son cadenas inégalitaire.

Promulguée en 2005, la loi sur le «partenariat enregistré» se distinguait du droit du mariage en ce qu’elle n’autorisait ni l’adoption, ni la procréation médicalement assistée. La Nation écrivit que ces réserves étaient vouées à disparaître1 et que cette loi ouvrirait nécessairement la porte au mariage pour tous, lequel ouvrirait la porte à l’adoption par des couples homosexuels. Nous peignions donc deux diables sur la muraille, et nous avions doublement raison: les deux portes se sont ouvertes ensemble, le 26 septembre dernier.

La porte suivante, qui s’entrouvre déjà, est celle de la «gestation pour autrui»: le droit imprescriptible des couples mâles à avoir un enfant en fait une nécessité égalitaire. Nul doute que le projet de loi prévoira des conditions strictes et des cautèles, des obligations et des interdictions qui calmeront les scrupules des parlementaires, et qui, elles aussi, s’effilocheront au fil des ans et de la pratique.

Enfin (?), le journal Femina nous annonce, certes pas pour tout de suite, l’ouverture d’une autre porte, celle de la légalisation des «relations poly»2, entendez les couples à trois ou plus.

L’Eglise évangélique réformée du Canton de Vaud, inspirée du même principe égalitaire – qui n’a, c’est le moins qu’on puisse dire, rien de spécifiquement évangélique –, a suivi une évolution parallèle. En 2013, le Synode introduisait un rite liturgique – qui n’était pas une bénédiction au sens strict, mais qui ressemblait quand même pas mal à une bénédiction au sens moins strict – pour les couples au bénéfice d’un partenariat enregistré. Mais dans le même temps, le même Synode affirmait solennellement que le mariage était fondé sur «l’union d’un homme et d’une femme»3. Cette distinction soulagea la conscience des uns, brouilla le jugement des autres, de telle sorte que le rite-qui-n’était-pas-une-bénédiction fut accepté par une majorité du Synode.

Du même coup, le pied égalitaire était dans la porte. Et, il y a quelques jours, les partisans et les opposants ayant dit ce qu’on attendait qu’ils disent, le Synode, oublieux de sa décision solennelle et, tout de même, de deux mille ans de théologie chrétienne du mariage, décidait d’introduire une bénédiction unique pour tous les couples…

De porte ouverte en porte ouverte, sur quel néant ouvrira la dernière?

Notes:

1  «La famille en proie à l’égalité», La Nation n° 1758 du 13 mai 2005.

2  Femina du 26 juin, Romy Siegrist, rubrique «Diversités».

3    Attaché à la conception du mariage défini comme l’union d’un homme et d’une femme, et considérant la différence entre le mariage et le partenariat enregistré, le Synode décide de donner suite à sa résolution de novembre 2012 en inscrivant l’existence et la spécificité d’un rite pour partenaires enregistrés dans le règlement ecclésiastique.

 

Vous avez de la chance, cet article est en accès public. Mais La Nation a besoin d'abonnés, n'hésitez pas à remplir le formulaire ci-dessous.
*


 
  *        
*
*
*
*
*
*
* champs obligatoires