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UNIL: une loterie pipée d’avance

Félicien MonnierEditorial
La Nation n° 2211 7 octobre 2022

Comme toute communauté, l’Université a une finalité: l’enseignement et la recherche. Dans sa poursuite, l’Université comme institution est par nature tiraillée entre deux tentatioComme toute communauté, l’Université a une finalité: l’enseignement et la recherche. Dans sa poursuite, l’Université comme institution est par nature tiraillée entre deux tentations: celle de s’engager ouvertement dans le débat politique national, et celle de s’enfermer dans une tour d’ivoire1. Elle doit cette tension notamment à sa dimension communautaire, ouverte aux passions humaines, habitée par de jeunes adultes, aisément en proie au choc des idées et des nouveautés. La tour d’ivoire découle du mandarinisme, du circuit fermé des chercheurs et du carriérisme académique.

La loi sur l’Université de Lausanne déséquilibre cette tension en faveur du militantisme politique. Des sept missions que la loi accorde à l’UNIL, la dernière est la plus exorbitante: «Exercer une fonction de service en faveur de la collectivité et stimuler le débat de société»2. Cette mission est aussi la plus contestable. L’Université rend son service au Pays en faisant, à long terme, de la recherche et en formant des étudiants.

En y ajoutant la mission de stimuler le «débat de société», le législateur a ouvert la porte à ce que l’Université, ou ses membres, effectuent ès qualités du militantisme politique. On favorise ainsi un glissement de l’esprit critique du scientifique à une position contestataire de principe de ce que l’on pense être l’ordre établi.

La récente annonce de la création, à l’UNIL, d’une Assemblée de la transition (écologique ndlr) nous a rendu perplexe. «Formuler des mesures ambitieuses permettant d’atteindre l’objectif général de ramener les impacts des activités de l’UNIL dans les limites planétaires en respectant un plancher social»3, tel sera son mandat. Sa formulation même découle directement de la théorie dite «du Donut» de l’économiste Kate Raworth, qui cherche à «identifier pour l’humanité un espace juste et sûr situé entre un plafond écologique et un plancher social». Cette théorie constitue un vade-mecum de l’élaboration d’un plan-climat.

Apprendre que les soixante membres de cette assemblée seront tirés au sort a accru notre perplexité.

En soi, que la Direction de l’UNIL s’occupe des questions écologiques qui se posent à elles n’est pas néfaste. Il vaut mieux que l’homme puisse exercer concrètement sa liberté dans des cadres délimités, plutôt que de subir des décisions prises par un Etat lointain et centralisé. Mais encore faut-il que la Direction n’affronte les questions qui se posent qu’à son niveau et ne développe pas une démarche prosélyte et donneuse de leçon.

Autant dire que c’est mal parti: La Direction annonce déjà qu’elle usera de sa marge de manœuvre pour porter les propositions de l’assemblée à d’autres niveaux institutionnels que le sien.

Un autre danger réside dans ce que la perspective de réflexion soit totalement unidirectionnelle. Le thème de base est donné: la transition écologique de l’UNIL dans le cadre de la «théorie du donut». Qui plus est, le mandat incite l’assemblée à se montrer «ambitieuse». A mots voilés, c’est une incitation à la radicalité. Aussi ambitieux que cela serait, proposer de ne rien faire ne sera pas une option pour cette assemblée.

Les membres du Conseil de l’Université – sorte de pouvoir législatif de l’UNIL – auraient raison de s’inquiéter pour leur fonction. Certes, les propositions de l’assemblée ne seront pas directement contraignantes. La Direction s’est toutefois déjà engagée à les rendre publiques et «permettre à la Communauté universitaire de se prononcer dessus».

L’Assemblée de la transition va obligatoirement devenir un contre-pouvoir au Conseil de l’UNIL. La «transversalité» du thème de la transition l’autorisera à se mêler de tout. Cependant sa légitimité ne découlera pas du processus démocratique formel qui l’aurait instituée. Elle résidera dans la tendance actuelle à l’extrémisme écologique, dont le campus est imprégné à coups de grèves du climat. Qui aura le courage de contester les propositions de cette assemblée passera pour un dangereux contre-transitionnaire.

Le tirage au sort lui-même est un parti pris. On se rappelle que nous avions soutenu l’élection des juges fédéraux par tirage au sort. Notre but était d’écarter les partis politiques du processus de sélection. Mais tous les tirages au sort de se valent pas. A croire le plan d’intention 2021-2026 de la nouvelle Direction de l’UNIL, ce tirage au sort devrait assurer la représentativité de la future assemblée4.

Cela serait bien sûr une manière d’enrayer la dynamique selon laquelle ceux qui s’engagent «sont toujours les mêmes». Y compris de casser l’influence des plus militants. Mais cela ne marchera pas. D’abord parce que l’acceptation du mandat n’est pas obligatoire. Ceux que l’obsession éco-sociale de l’UNIL fatigue déjà préféreront se concentrer sur leurs travaux. Ensuite parce que le mandat très clair donné à l’assemblée ne lui laisse en fait aucune liberté, autant au niveau des principes que des moyens.

Annoncer officiellement de nommer un organe par tirage au sort est iconoclaste, sinon révolutionnaire. La Direction l’assume parfaitement. Faisant cela, elle cède à la tentation d’inventer de nouvelles institutions et de les tester à balles réelles dans une expérience politologique à ciel ouvert. Elle le fait avec nos deniers, sous l’égide d’un vice-recteur administratif, en dehors de tout contrôle politique du Grand Conseil ou du Conseil d’Etat.

Félicien Monnier

1   On retrouvera des réflexions encore actuelles dans Delacrétaz Jean, «L’Université et le pouvoir», in Cahiers de la Renaissance vaudoise N° 92, Lausanne 1977.

2   Art. 2 al. 1 lit. g Loi sur l’Université de Lausanne du 6 juillet 2004.

3   https://www.unil.ch/durable/fr/home/menuinst/acteurs-de-la-durabilite/assemblee-de-la-transition.html

4   Plan d’intention de la Direction de l’Université de Lausanne 2021-2026, ch. 4.3.1ns: celle de s’engager ouvertement dans le débat politique national, et celle de s’enfermer dans une tour d’ivoire1. Elle doit cette tension notamment à sa dimension communautaire, ouverte aux passions humaines, habitée par de jeunes adultes, aisément en proie au choc des idées et des nouveautés. La tour d’ivoire découle du mandarinisme, du circuit fermé des chercheurs et du carriérisme académique.

La loi sur l’Université de Lausanne déséquilibre cette tension en faveur du militantisme politique. Des sept missions que la loi accorde à l’UNIL, la dernière est la plus exorbitante: «Exercer une fonction de service en faveur de la collectivité et stimuler le débat de société»2. Cette mission est aussi la plus contestable. L’Université rend son service au Pays en faisant, à long terme, de la recherche et en formant des étudiants.

En y ajoutant la mission de stimuler le «débat de société», le législateur a ouvert la porte à ce que l’Université, ou ses membres, effectuent ès qualités du militantisme politique. On favorise ainsi un glissement de l’esprit critique du scientifique à une position contestataire de principe de ce que l’on pense être l’ordre établi.

La récente annonce de la création, à l’UNIL, d’une Assemblée de la transition (écologique ndlr) nous a rendu perplexe. «Formuler des mesures ambitieuses permettant d’atteindre l’objectif général de ramener les impacts des activités de l’UNIL dans les limites planétaires en respectant un plancher social»3, tel sera son mandat. Sa formulation même découle directement de la théorie dite «du Donut» de l’économiste Kate Raworth, qui cherche à «identifier pour l’humanité un espace juste et sûr situé entre un plafond écologique et un plancher social». Cette théorie constitue un vade-mecum de l’élaboration d’un plan-climat.

Apprendre que les soixante membres de cette assemblée seront tirés au sort a accru notre perplexité.

En soi, que la Direction de l’UNIL s’occupe des questions écologiques qui se posent à elles n’est pas néfaste. Il vaut mieux que l’homme puisse exercer concrètement sa liberté dans des cadres délimités, plutôt que de subir des décisions prises par un Etat lointain et centralisé. Mais encore faut-il que la Direction n’affronte les questions qui se posent qu’à son niveau et ne développe pas une démarche prosélyte et donneuse de leçon.

Autant dire que c’est mal parti: La Direction annonce déjà qu’elle usera de sa marge de manœuvre pour porter les propositions de l’assemblée à d’autres niveaux institutionnels que le sien.

Un autre danger réside dans ce que la perspective de réflexion soit totalement unidirectionnelle. Le thème de base est donné: la transition écologique de l’UNIL dans le cadre de la «théorie du donut». Qui plus est, le mandat incite l’assemblée à se montrer «ambitieuse». A mots voilés, c’est une incitation à la radicalité. Aussi ambitieux que cela serait, proposer de ne rien faire ne sera pas une option pour cette assemblée.

Les membres du Conseil de l’Université – sorte de pouvoir législatif de l’UNIL – auraient raison de s’inquiéter pour leur fonction. Certes, les propositions de l’assemblée ne seront pas directement contraignantes. La Direction s’est toutefois déjà engagée à les rendre publiques et «permettre à la Communauté universitaire de se prononcer dessus».

L’Assemblée de la transition va obligatoirement devenir un contre-pouvoir au Conseil de l’UNIL. La «transversalité» du thème de la transition l’autorisera à se mêler de tout. Cependant sa légitimité ne découlera pas du processus démocratique formel qui l’aurait instituée. Elle résidera dans la tendance actuelle à l’extrémisme écologique, dont le campus est imprégné à coups de grèves du climat. Qui aura le courage de contester les propositions de cette assemblée passera pour un dangereux contre-transitionnaire.

Le tirage au sort lui-même est un parti pris. On se rappelle que nous avions soutenu l’élection des juges fédéraux par tirage au sort. Notre but était d’écarter les partis politiques du processus de sélection. Mais tous les tirages au sort de se valent pas. A croire le plan d’intention 2021-2026 de la nouvelle Direction de l’UNIL, ce tirage au sort devrait assurer la représentativité de la future assemblée4.

Cela serait bien sûr une manière d’enrayer la dynamique selon laquelle ceux qui s’engagent «sont toujours les mêmes». Y compris de casser l’influence des plus militants. Mais cela ne marchera pas. D’abord parce que l’acceptation du mandat n’est pas obligatoire. Ceux que l’obsession éco-sociale de l’UNIL fatigue déjà préféreront se concentrer sur leurs travaux. Ensuite parce que le mandat très clair donné à l’assemblée ne lui laisse en fait aucune liberté, autant au niveau des principes que des moyens.

Annoncer officiellement de nommer un organe par tirage au sort est iconoclaste, sinon révolutionnaire. La Direction l’assume parfaitement. Faisant cela, elle cède à la tentation d’inventer de nouvelles institutions et de les tester à balles réelles dans une expérience politologique à ciel ouvert. Elle le fait avec nos deniers, sous l’égide d’un vice-recteur administratif, en dehors de tout contrôle politique du Grand Conseil ou du Conseil d’Etat.

Notes:

1   On retrouvera des réflexions encore actuelles dans Delacrétaz Jean, «L’Université et le pouvoir», in Cahiers de la Renaissance vaudoise N° 92, Lausanne 1977.

2   Art. 2 al. 1 lit. g Loi sur l’Université de Lausanne du 6 juillet 2004.

3   https://www.unil.ch/durable/fr/home/menuinst/acteurs-de-la-durabilite/assemblee-de-la-transition.html

4   Plan d’intention de la Direction de l’Université de Lausanne 2021-2026, ch. 4.3.1

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