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Le discours de l’Église face à une société qui se disloque

Olivier DelacrétazEditorial
La Nation n° 2157 11 septembre 2020

L’Église évangélique réformée du Canton de Vaud a publié des statistiques dont les courbes évoluent toutes à la baisse, qu’il s’agisse des fidèles déclarés, de la fréquentation des cultes, du nombre des enfants qui suivent l’école du dimanche, des catéchumènes, des actes de mariages, de baptêmes et d’enterrements.

C’est vrai que l’Église subit les effets de la décomposition de la civilisation chrétienne qu’elle a inspirée. Cette civilisation lui a fourni, durant des siècles, un appareil artistique, littéraire, philosophique, politique même, qui doublait sa prédication. La chrétienté était le miroir de l’Église dans le monde. Le miroir s’est terni et tordu, l’Église ne s’y reconnaît plus guère.

Les statistiques affolent ceux qui ne regardent la réalité qu’à travers elles. Mais, on le sait depuis David1, les dénombrements ne sont pas la manière la meilleure d’aborder la réalité. Et le statisticien ne peut pas déduire grand-chose de «scientifique» quand le Christ lui dit2: «Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux», ce qui est la définition même de l’Église.

L’Église continue d’exister, même réduite et brinquebalante. Son langage reste clair pour ceux qui pratiquent leur foi dans le cadre ordinaire. Pour les générations suivantes, des nouveaux reprennent la charge, à l’image des Jack, jeunes animateurs œcuméniques de camps et d’études bibliques. Les Petites Écoles de Crêt-Bérard proposent une formation chrétienne dans tous les domaines de la vie spirituelle. Mentionnons encore les groupes de prière, les séminaires de théologie, les camps de jeunes, les visiteurs hospitaliers, que sais-je? Quant aux paroisses, elles ne sont pas que des survivances coûteuses d’un passé révolu. La foi partagée y est réelle et efficace. Il faut y réfléchir sept fois avant d’évacuer ces réalités vivantes, même marginalisées, même submergées (dans certaines grandes villes), pour les remplacer par des nouveautés séduisantes sur le papier, mais à l’efficacité des plus incertaine.

On nous renvoie à l’urgence: «Plus le temps pour les finasseries théologiques ou ecclésiologiques, il faut foncer!» Bien sûr, mais on tient ce discours depuis si longtemps qu’il a fini par engendrer une ambiance échevelée qui chauffe les têtes et brouille le jugement. Alors, on piétine dans l’action à court terme, on bouleverse les structures internes, les méthodes catéchétiques, les relations avec l’extérieur. Et comme les courbes statistiques continuent de descendre, on change, et on change encore, et encore. On croit à chaque fois qu’on va retrouver la maîtrise et on ne trouve que la déception et l’épuisement, les rancœurs et les divisions.

Une des tentations de l’Église est de complaire aux idées dominantes en lâchant, comme on lâche du lest pour remonter (dans l’air raréfié des statistiques), les éléments de la foi chrétienne les plus informulables en langage moderne. Dans cette perspective, toutes sortes de notions, centrales autrefois, la Trinité, le salut, les miracles, ne sont plus pertinentes aujourd’hui. Elles l’étaient peut-être à l’époque où l’Église a formulé le dogme, mais aujourd’hui, c’est fini. Évacuons-les! Ce serait sans doute plus rapide, plus confortable et plus valorisant à court terme. Mais cela conduirait à faire de l’Église un service semi-officiel d’animation morale et spirituelle de la société. C’est sans intérêt, et surtout sans avenir.

Cela dit, la question demeure: comment retrouver un langage commun, qui rende la bonne nouvelle accessible à toute la population et pas seulement à quelques-uns? Cette question se pose à la plupart des Églises, mais en particulier aux Églises réformées, qui privilégient le recours à la parole au détriment des rites et des images.

On peut être tenté de recourir aux langages à la mode pour profiter de leur dynamique. Au siècle passé, on l’a essayé avec le langage marxiste. On pensait pouvoir le baptiser, mais c’est plus souvent l’inverse qui s’est produit. C’est qu’avec le langage, on acceptait implicitement la pensée qui l’inspirait et qui définissait la religion comme «l’opium du peuple».

Aujourd’hui, on recourt plutôt au langage sociologique, statistique ou managérial. L’opération «Église à venir» avait opté pour le langage de l’entreprise. Là de nouveau, ces langages, qui ont leur raison d’être dans leur domaine, sont impropres à parler des fondamentaux du christianisme. En y recourant, l’Église se dévalue et se piège elle-même.

Elle a naturellement des choses à dire sur les questions qui se posent à la société. Mais elle doit les dire avec ses propres mots. En matière d’écologie, par exemple, elle passe à côté de l’essentiel si elle se contente d’accrocher son wagon à celui des Verts. Elle doit, certes, condamner la prétention prométhéenne de l’homme moderne à la domination totale de la création, mais elle doit aussi, symétriquement, mettre en question la religiosité écologique qui sacralise, voire divinise la planète. L’Église seule peut empêcher que la société ne saute directement du laïcisme moderniste au paganisme panthéiste. De même, elle est appelée à faire connaître ses positions dans tous les autres domaines de la vie individuelle et collective, mais toujours selon son point de vue original et dans son langage spécifique. Et c’est à travers ce langage qu’elle doit s’efforcer de renouer avec la société.

Notes:

1  II Sam. chap. 24.

2  Matth. 18:20.

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