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Dans le prolongement d’une étrange votation

Olivier DelacrétazEditorial
La Nation n° 2046 10 juin 2016

L'engagement tonique des partisans du «revenu de base inconditionnel», leurs trouvailles publicitaires sans cesse renouvelées, leur omniprésence sur les supports gratuits, panneaux d’affichage, réseaux sociaux et courriers des lecteurs, ont fait quelque chose d’unique de cette campagne de vote. Unique encore, l’absence apparente d’une direction centralisée, qui donnait une allure fraîche et spontanée à chacune de leurs interventions. Le Temps1 a comparé le RBI à «une fleur qui sort du bitume».

Unique aussi fut leur argumentation infiniment diverse et fuyante, toute d’affirmations péremptoires, d’esquives et de brusques changements de direction, qui mettaient l’opposant en porte-à-faux et lui donnaient perpétuellement le sentiment de taper dans le vide.

Unique, enfin, ce sentiment étrange de n’avoir jamais été très sûr de saisir ce qui faisait le fond du projet.

Symétriquement, certains opposants se sont déchaînés d’une manière inhabituelle. M. Philippe Barraud a intitulé son article ravageur «Le RBI, catastrophe sociale et insulte à l’intelligence», n’hésitant pas à y voir «un instrument d’exclusion sociale d’une rare violence»2. De son côté, M. Jacques-André Haury, évoquant l’éthique protestante du travail, a dénoncé le RBI comme «nocif et destructeur» et ses partisans comme «des individus nuisibles à notre société»3.

Bon, le RBI a échoué devant le peuple et tous les cantons. Reste à comprendre comment une initiative aussi folle a pu récolter plus de 120 000 signatures et mobiliser autant de personnes durant si longtemps.

Un début de réponse serait que l’évolution de l’économie pose une ou deux questions fondamentales qui semblent insolubles si l’on ne sort pas des chemins battus.

Il est par exemple singulier que la retraite apparaisse à tant de personnes comme l’antichambre infiniment désirable du paradis. Je ne parle pas ici des représentants de métiers particulièrement ennuyeux ou pénibles. Je parle de personnes qui ont choisi un métier hautement qualifié par intérêt, amour, voire vocation dans les domaines médical, social, pédagogique ou religieux.

C’est peut-être la question de la confiance. On ne travaille bien que dans une relation de confiance avec son patron et ses subordonnés, ses clients et ses fournisseurs. Or la confiance tend à être remplacée par le règlement, la surveillance et les contrôles de conformité. Dans ce monde mécanique, l’humain est la partie faible. Lui seul est coupable quand ça ne fonctionne pas. La «faute à pas de chance» n’existe plus.

La crainte d’être accusé suscite une hypertrophie de l’instinct de conservation. Il faut se couvrir contre en haut en se pliant aveuglément aux ordres et contre en bas en faisant régner une crainte suffisante pour dissuader les troupes de se rebiffer. On aiguillonne ses subordonnés. On minute leurs actes, qu’il s’agisse de tenir un guichet de banque, de distribuer le courrier ou de s’occuper des malades. On change constamment de procédures et de matériel. On fait comprendre à celui qui donne tout son cœur à son travail qu’il ne fait que le strict minimum, que son salaire épuise la reconnaissance à laquelle il pense avoir droit et qu’il devra faire mieux à l’avenir.

Chez les chefs, la décision prise librement en fonction de l’expérience, du bon sens et du souci de l’intérêt général est entravée en permanence par cette nécessité de protéger ses arrières. De temps en temps, un fusible trop exposé saute, un coupable disparaît dans la trappe, avertissement pour tous les autres.

Ce système rigide, vétilleux et anonyme engendre une ambiance de travail tendue, insatisfaite et lourde de ressentiment.

Les milieux de la formation et de l’orientation répètent au futur travailleur qu’il doit se préparer à changer de métier trois ou quatre fois au cours de sa vie. C’est le pousser à réduire les multiples finalités du travail, personnelle, familiale, sociale et métaphysique, à la seule fonction de gagne-pain interchangeable. Mais si son travail n’est que ça, au nom de quoi devrait-il s’engager personnellement et à fond dans sa formation et, plus tard, dans une entreprise qui ne vaudra jamais plus qu’une courte mention dans son curriculum vitae ? De ce point de vue, on en sait largement assez quand on maîtrise le «système D».

Quant aux entreprises, qui requièrent une vision à long terme et des investissements stables, nombre d’entre elles se voient soumises, par la financiarisation de l’économie, au seul jugement de la rentabilité immédiate. Peu importe que ce qu’elles produisent soit bon, voire indispensable.

On en a un exemple caricatural avec la vente nos barrages. La production hydro- électrique n’est aujourd’hui pas rentable. A vrai dire, le mélange crapuleux d’une idéologie du marché qui casse les frontières et d’un subventionnement massif de l’électricité fossile allemande condamne n’importe quelle sorte de courant à n’être pas rentable. Les propriétaires ont décidé de les vendre, à perte, avec l’approbation de maint cacique libéral-radical. Ils ne veulent pas voir au-delà d’une situation conjoncturelle qui peut changer. Ils ne veulent pas savoir que ces barrages, garantissant notre autonomie énergétique, constituent une pièce majeure de notre souveraineté. Il leur suffit de se débarrasser de ces encombrants ouvrages d’art dans les délais les plus brefs.

L’effort industriel durable empêche le vagabondage lucratif de la fortune. Il apparaît à l’investisseur moderne comme un piège immobilisant ses capitaux et stérilisant ses capacités d’investissement. Car même si une entreprise est rentable, rien n’oblige ses actionnaires à ne pas reprendre leurs sous pour les investir dans quelque chose d’encore plus rémunérateur.

Ajoutons que le désordre et l’opacité engendrés par la mondialisation sont propices au contournement des législations nationales, que cela concerne la protection des employés, la survie des filiales installées chez nous ou leur assujettissement à l’impôt.

Rappelons enfin les craintes diffuses qu’engendrent la robotisation et la numérisation des activités humaines.

N’est-ce pas à tout cela, en vrac, que les partisans du RBI ont pensé pouvoir répondre?

Les réponses des gens sérieux sont-elles d’ailleurs tellement plus convaincantes, tellement plus réalistes? Est-il si certain que la création ex nihilo d’environ mille cinq cents milliards d’euros, par tranches mensuelles de soixante milliards, est moins insensée et moins coûteuse que le RBI, et qu’elle permettra à la Banque centrale européenne d’améliorer la situation économique des Etats de l’Union? Et sont-ils moins dans l’illusion, ces spécialistes géniaux qui proposent de prélever des intérêts négatifs sur l’argent qu’on leur confie? Et ceux qui veulent relancer l’économie par la consommation, alors que le consommateur est déjà trop gras et qu’il consomme n’importe comment? Et ceux qui décident d’imposer une politique d’austérité à des Etats épuisés, comme on imposerait une diète stricte et une gymnastique intensive à des vieillards agonisants? Ne peut-on pas voir là aussi des catastrophes sociales et des insultes à l’intelligence, des instruments d’exclusion sociale d’une rare violence produits par des individus nuisibles à notre société ?

Les justes critiques qui ont prévalu contre le RBI ne disculpent en rien l’évolution actuelle: perte de la confiance sociale, court terme dans la vision entrepreneuriale, réduction du travail au gain immédiat, affaiblissement des mœurs dans le domaine de la concurrence, révérence aveugle à l’égard de l’idéologie du marché, suppression par la mondialisation des protections de l’activité économique nationale, sacrifice désinvolte de biens indispensables à la collectivité, menaces de gauche et de droite sur la paix sociale. Si ces tendances se prolongent, nous pouvons nous attendre à d’autres initiatives du même genre.

Notes:

1 De quoi le RBI est-il le nom? Le Temps du 4 juin, éditorial de Stéphane Benoit-Godet.

2 www.commentaires.com.

3 Le Temps du 25 mai 

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