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Turquie européenne?

Jean-François Cavin
La Nation n° 2046 10 juin 2016

La Fondation Jean Monnet pour l’Europe a organisé récemment un «dialogue européen» sur le thème de «La Turquie et l’Union européenne». On entendait, du côté turc, M. Rauf Engin Soysal, sous-secrétaire d’Etat et diplomate de carrière; fier de son pays mais sans ostentation, homme de grande culture, parlant un excellent français, habile à minimiser les problèmes gênants, il est parfaitement eurocompatible et s’applique à montrer que son Etat l’est aussi. Du côté européen, M. Elma Brok, Allemand, président de la Commission des affaires étrangères du Parlement européen, s’exprime de façon un peu plus carrée, rappelant sans ambages qu’il a jadis jugé inopportune l’ouverture des négociations d’adhésion; mais sans contester ce projet sur le fond et en insistant sur les conditions posées par Bruxelles. La discussion a porté sur les droits de l’homme, la condition de la femme, les intentions de réforme de la présidence de M. Erdogan, sur le sort de parlementaires kurdes ou pro-kurdes menacés de perdre leur immunité et d’être traînés devant des tribunaux. Mais quasi rien sur la réalité d’une appartenance de la Turquie à l’Europe et sur la situation géostratégique de la région.

La Turquie, dont 3% du territoire est en Europe, avec 15% de sa population proche de 80 millions d’habitants, s’étend fort loin vers l’Est. Sa frontière orientale touche à l’Iran; elle est à la même longitude que Bagdad et le Yémen. Et ses vastes étendues anatoliennes s’élèvent jusqu’à des chaînes montagneuses qui sont le château d’eau du Moyen Orient; le Tigre et l’Euphrate y prennent leur source et s’alimentent du liquide si précieux dans les contrées arides situées entre la Méditerranée et le Golfe persique; Ankara vend de l’eau à Israël. C’est dire si la Turquie a des intérêts puissants dans cette zone, qui s’opposent bien sûr au séparatisme kurde.

La Turquie est l’une des quatre Puissances majeures du Moyen- Orient, avec l’Iran, l’Arabie saoudite et l’Egypte (on ne parle pas d’Israël, dont l’importance ne tient pas à la force intrinsèque du pays, mais au cran de sa population… et à l’aide massive des USA). Elle ne peut donc pas s’abstraire des tensions et des conflits qui marquent cette région du globe. C’est là que se présentent, pour elle, les grands enjeux stratégiques – et non du côté occidental où les querelles avec la Grèce et Chypre n’auront peut-être pas de fin, mais resteront anecdotiques à l’échelle planétaire.

Au fil de l’histoire, depuis la prise de Constantinople, les rapports positifs de l’Europe chrétienne avec la Sublime Porte n’ont été que momentanés et assez superficiels. L’alliance avec la France, aux XVIe et XVIIe siècles, était surtout destinée à contrebalancer la puissance mondiale des Habsbourg; le rapprochement avec Berlin, au tournant des XIXe et XXe siècles, probablement aussi dirigé contre l’Autriche-Hongrie, s’est surtout marqué par la collaboration des militaires dans la modernisation, à la prussienne, de l’armée turque.

Tournant le dos à la laïcité de Mustafa Kemal Atatürk, la Turquie de M. Erdogan a remis l’islam à l’honneur, mais il est difficile de savoir quelle est l’influence de la religion sur le régime; l’actuel président est certainement trop autocrate pour lui laisser la haute main. Sur la lancée acquise depuis une génération, la Turquie continue en tous cas à moderniser son économie et ses infrastructures de manière impressionnante; mais, sauf pour le tourisme à clientèle essentiellement occidentale, les échanges semblent s’opérer vers les quatre points cardinaux.

Il est possible que la Turquie, membre de l’OTAN depuis 1952, candidate à l’Europe depuis 1987, voie son intérêt dans une consolidation de ses rapports avec l’Occident; elle n’a en tous cas rien à y perdre. Cela n’empêche pas qu’elle reste profondément engagée dans les affaires du Levant. La question est de savoir où est l’intérêt de l’Union européenne, au-delà de sa prétention un peu naïve à vouloir grandir toujours davantage. Sa politique extérieure est d’une extrême faiblesse, si même elle existe. Ayant, par hypothèse, accueilli comme membre ce pays, devenu dès lors un des cinq plus puissants de l’Union, elle se devra de l’accompagner dans sa politique orientale; elle sera impliquée dans les conflits sans fin de cette région, mais sans pouvoir faire valoir nulle force diplomatique ni militaire. Elle ne pourra que prendre des coups, voir peut-être certains de ses membres intervenir en cavaliers seuls et susciter en son sein des divergences fatales.

Il est étrange que l’UE, face à la Turquie, maintienne la fiction d’une adhésion souhaitable, se questionne longuement sur les dérives possibles du régime et sur le sort des rebelles kurdes, mais ne s’interroge pas sur sa propre capacité à partager la destinée d’un Etat qui se bat en Asie.

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