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Trop

Olivier DelacrétazEditorial
La Nation n° 2165 1er janvier 2021

Le 11 mars, Le Temps annonçait de «fortes chances de victoire dans les urnes» pour l’initiative «Pour des entreprises responsables». Il y avait la gauche et les écologistes, le «Centre» et les «Verts libéraux», les Eglises, les syndicats et d’innombrables personnes de cœur, révoltées par le travail des enfants et l’empoisonnement des sols. Le 23 octobre, les sondages prévoyaient 63% d’acceptation. Le 30 octobre, l’éditorialiste de 24 heures écrivait: «A moins donc d’une surprise, le oui l’emportera.» Le 18 novembre, les partisans représentaient encore 57% de la population. Gagner par 57% contre 43%, c’eût été une très grande victoire. Le soir de la bataille, on n’était plus qu’à 50,7% de oui. Comme on le sait, la majorité des cantons n’a pas été atteinte. Il n’est pas absurde d’inférer de cette longue descente qu’avec une semaine de plus, la majorité populaire aurait été, elle aussi, négative.

Comment expliquer cette dégringolade apparemment irrémédiable? En tout cas, elle ne fut pas un effet de la campagne désunie des opposants qui, à part le boubou controversé de Mme Chevalley, fut exemplairement terne, au contraire de celle, multicolore, originale et omniprésente, des partisans.

Mais peut-être est-ce cette omniprésence même qui leur fut fatale. Les banderoles blanches et orange étaient partout, dans les rues, sur les façades des maisons, le long des balcons, sur les voitures et les arbres. Les grandes affiches, les annonces et les témoignages personnels, les rafales ininterrompues de tous-ménages – nous en avons même reçu deux le même jour – ont fini par indisposer: quand on a saisi un message, on n’apprécie pas forcément qu’on continue de nous le seriner, comme s’il fallait l’enfoncer à coups de marteau dans nos têtes de crétins.

De même, il est apparu que les partisans disposaient de fonds considérables et constamment renouvelés. Ils ont rétorqué – c’est ce qu’on rétorque toujours en tel cas – que leurs ressources provenaient d’une multitude de petits versements individuels. M. Dick Marty l’a répété dans un long article du site «Bon pour la tête». Pour une fois, cette affirmation est vraisemblable: les donateurs de la première heure ont été relancés bien cinq ou six fois au cours de la campagne, à chaque fois pour des motifs précis et bien expliqués. Certains ont été généreux jusqu’au bout, d’autres ont eu le sentiment qu’on abusait. Mais peu importe. Il a suffi que les coûts de cette campagne semblent excessifs par rapport à d’autres pour que beaucoup se mettent à soupçonner l’existence de donateurs occultes et d’intérêts louches.

Les promesses radieuses des premiers sondages – même les milieux de l’économie étaient certains que l’initiative serait acceptée – ont placé les organisateurs de la campagne sur un petit nuage évoluant loin au-dessus de la réalité. Comme si elle était devenue à elle-même son propre but, la campagne s’est exacerbée dans la perspective aveugle du «toujours plus»: si un prospectus convainc 3% de la population, on va en envoyer six ou sept! De même avec les annonces, les stands et les lettres à M. le Rédacteur. Et puis, vient un moment où le «plus» se change en «trop». «Tous les trop sont de trop»: c’est la sagesse populaire qui le dit, et c’est le peuple qui vote.

Entraînés dans un mouvement de radicalisation, ils ont commis des erreurs, peut-être décisives. Le 15 novembre, sous le titre Initiative pour « des entreprises responsables », une campagne qui dérape ?, la RTS informait: «Cette semaine, c'est un faux tout-ménage qui a mis le feu aux poudres. Dans leurs boîtes aux lettres, les Romands ont reçu un faux Matin Dimanche et les Alémaniques une fausse Schweizer Illustrierte. Dans les deux cas, le prospectus de campagne détournait une interview de Dick Marty, le co-président du comité d'initiative, en faisant croire abusivement que le courrier émanait des deux médias. Les rédactions des journaux ont d'ailleurs dénoncé le procédé et leurs éditeurs envisagent de donner des suites juridiques à ces affaires de publicité mensongère.» Le chevalier apparut d’un coup un peu moins blanc qu’on ne le pensait.

Le sentiment de défendre une cause grande et juste peut donner l’illusion que tout est permis. On se dit: «Qu’est-ce qu’un petit coup de canif dans le droit suisse, face au travail forcé des enfants et à la pollution durable d’immenses régions?»

Elles pensaient sans doute aussi que la fin purifie les moyens, ces trois personnalités connues qui ont signé un tous-ménages affirmant, à tort comme La Nation l’a montré, que seules les multinationales étaient touchées et qu’elles ne seraient responsables que pour leurs propres actions.

Quoi qu’il en soit, le destinataire de toutes ces opérations, c’est toujours l’électeur lambda. Il reçoit, d’un peu partout, des informations, des arguments, des images. Il les brasse avec ses idées personnelles, ses sentiments et ses préjugés. Il ajoute à cela sa crainte de l’inconnu et sa méfiance à l’égard des puissants. Enfin, il lui arrive de se rebiffer quand il éprouve le sentiment qu’on exagère, quand on revient trop souvent sur le même sujet, quand un texte soulève trop de passions, quand une campagne semble trop répétitive, quand il y a trop de prospectus, d’annonces et de calicots, trop d’images choc sur trop de supports trop coûteux. Trop, c’est peut-être une explication.

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