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Occident express 72

David Laufer
La Nation n° 2165 1er janvier 2021

Pour la première fois depuis 2003, je suis retourné au Monténégro. De la baie de Kotor, ce fantastique fjord de l’Adriatique, je suis me suis hissé en voiture jusqu’au sommet du Mont Lovtchen qui culmine à 1660 mètres. Là se trouve le mausolée de Njegoch, poète-évêque et père de la patrie. De ce sommet, on embrasse d’un seul coup d’œil tout le pays: la mer qui scintille sous nos pieds, au loin la Croatie, l’Albanie, la Serbie et le Kosovo qu’on devine, la capitale Podgorica, ancienne Titograd, l’ancienne capitale royale de Tsétinié, et enfin la forteresse vénitienne de Kotor à notre verticale. Mais ce qui coupe le souffle, c’est l’immensité désertique de ce pays. Essentiellement constitué de montagnes karstiques abruptes et découpées, il n’y pousse absolument rien, pas une forêt, pas un champ, pas une plaine. Que vaut un accès maritime si l’on n’y peut que survivre la moitié du temps, l’autre moitié étant dépensée à devoir se défendre contre Venise, Vienne, Paris ou Istanbul? Par conséquent, presque pas d’humains. Quelques petites villes éparses, des fermes isolées, et puis des petites routes qui serpentent entre nulle part et n’importe où. Lorsque les communistes ont pris le pouvoir en 1945, le pays vivait dans une misère si abjecte qu’un grand nombre de ses habitants ont été déplacés vers la fertile Voïvodine au nord, qui venait d’être abandonnée par les Allemands et les Hongrois ethniques. En quelques années, le communisme à tout offert à ce demi-million de gens: des infrastructures, l’éducation obligatoire, des usines, des lois, bref, un sens de l’Etat et de la société jusqu’alors inexistants. Depuis sa sécession d’avec la Yougoslavie en 2006, le Monténégro a absolument tout misé sur son littoral et sur le tourisme, avec un succès certain. En considérant sa géographie et son histoire, on ne peut parvenir à aucune autre conclusion logique. Et revient alors cette évidence qui me hante si souvent et à laquelle je ne trouve aucune réponse définitive: pour des pays aussi petits et aussi pauvres, si longtemps retranchés ou victimes de l’histoire, la Yougoslavie n’est pas une option, elle est une nécessité. Que signifie un Etat soi-disant indépendant qui ne peut en réalité rien se payer sans compter sur Bruxelles, Washington ou Berlin? Tout comme l’Europe qui après des siècles de massacres a décidé de s’unir, la Yougoslavie est parvenue à une conclusion d’autant plus logique qu’on y parle, en gros, la même langue, qu’on y mange les mêmes poivrons et qu’on y distille les mêmes prunes. Et comme l’Union européenne qui est en train de crever sous le déséquilibre économique et démographique allemand, la Yougoslavie n’a pas survécu à son déséquilibre constitutif: six républiques, trois religions, et 20 millions d’habitants dont 11 millions de Serbes répartis sur trois républiques. Pourtant l’Europe et la Yougoslavie racontent la même histoire, qui va de l’affrontement perpétuel vers l’union d’intérêts et de destins. Dans les deux cas, on cherche encore une forme qui puisse satisfaire tous les participants. Mais l’issue, aussi lointaine soit-elle, est connue d’avance.

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