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Péguy et Bloy

Lars Klawonn
La Nation n° 2165 1er janvier 2021

Ceux qui pensent que Léon Bloy n’aimait pas les humanistes n’ont pas tort. Bloy n’était pas un humaniste; il était catholique. Et d’ailleurs, il n’aimait personne, ou presque. En 1899, il note dans son Journal: «Je n’appartiens à rien ni à personne, sinon à Dieu et à son Eglise. J’entends l’Eglise invisible.» Comprenez l’Eglise éternelle, car «la visible est devenue abominable». Il appréciait Balzac, Lautréamont, Barbey d’Aurevilly, qui l’avait initié à la foi catholique; il aimait les saintes telles qu’Anne-Catherine Emmerich et Marie d’Agreda. Pour le reste, la sentence est sans appel. Dans Le Désespéré, roman que Maurice G. Dantec considérait comme «un des plus hauts chefs-d’œuvre que la littérature française aura su produire au milieu des décombres», il écrit: «La vermine contemporaine n’accorde pas à la supériorité d’esprit.» Ainsi le ton est donné.

La haine de la bourgeoisie, Bloy, grand mystique du Christ et de la Sainte-Vierge, la partage avec Charles Péguy, grand mystique du peuple et de la révolution, comme ils partagent aussi la haine du monde moderne, ce «Grand Nihil». Les deux écrivains avaient une vision prophétique de la fin de l’humanité avec cette différence que Péguy craignait cette fin tandis que Bloy avait hâte de voir s’accomplir l’Apocalypse. Il était impatient d’en finir avec «cette pourriture» qu’est devenue l’humanité, hâte de «voir crever les impies et passer les justes» dans la «Lumière du Salut».

Socialiste à ses débuts, dreyfusard et républicain, Péguy, dégoûté par l’antimilitarisme et l’anticléricalisme de ses pairs, se sépare ensuite d’eux. Dans Notre Patrie (1905) il cherche à marier sa mystique de la République avec son patriotisme chrétien, avant de se convertir en 1908 à la foi catholique. Bloy, qui sans doute tenait Péguy pour un poète pathétique, était un fervent anti-républicain. En revanche, lui aussi, à l’âge de vingt ans – il est né en 1846 –, avait eu sa période de socialisme révolutionnaire. Grand lecteur de Herzen, il versait dans l’athéisme agressif. En 1869, il revient à la foi de sa mère, et donc aux sacrements et à la «conversion définitive».

Péguy, comme Bloy avant lui, était préoccupé par le rôle moteur de l’argent dans la mise en place de la société moderne. Déjà dans Notre Jeunesse (1912), il parle du monde moderne «tout entier tendu à l’argent, tout à la tension à l’argent, cette tension à l’argent, contaminant le monde chrétien même, lui fait sacrifier sa foi et ses mœurs au maintien de sa paix économique et sociale». Et surtout dans L’Argent (1913) et Clio, son plus beau texte, paru à titre posthume, où il note: «Le monde moderne a érigé l’abus en principe. L’abus a un nom: il s’appelle l’argent. L’impeccable, l’épuisante omniprésence de l’argent.»

On trouve aussi des pages sublimes sur ce sujet dans Le Désespéré de Léon Bloy, paru en 1886, inspirées par la sainte colère bloyenne, réflexions qui aboutissent en 1909 sur Le Sang du Pauvre. Ce pamphlet violent, comme tous les textes de Bloy, déchire le voile de la solidarité et de l’égalité pour avancer jusqu’à la charité chrétienne, chose que Péguy n’a pas réussi à faire, empêtré qu’il était dans sa mystique humaniste de la République. Voici ce que Bloy dit au sujet du rapport de l’argent et du sang du Christ: «La Révélation nous enseigne que Dieu seul est pauvre et que son Fils Unique est l’unique mendiant. […] Son sang est celui du Pauvre par qui les hommes sont «achetés à grand prix». Son sang précieux, infiniment rouge et pur, qui peut tout payer! Il fallait donc bien que l’argent le représentât: l’argent qu’on donne, qu’on prête, qu’on vend, qu’on gagne ou qu’on vole; l’argent qui tue et qui vivifie comme la Parole, l’argent qu’on adore, l’eucharistique argent qu’on boit et qu’on mange. Viatique de la curiosité vagabonde et viatique de la mort. Tous les aspects de l’argent sont les aspects du Fils de Dieu suant le Sang par qui tout est assumé.»

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