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La folie des hommes

David Rouzeau
La Nation n° 2165 1er janvier 2021

La Guerre dans le Haut-Pays est le sixième roman de Ramuz. Il est écrit en 1913 — Ramuz a 34 ans — et sera publié fin 1915 aux Editions des Cahiers vaudois, puis aux éditions Payot, à Lausanne, au début de 1916. Le sujet principal de ce roman est une tragédie amoureuse causée par le contexte politique de la fin du XVIIIe siècle.

L’histoire commence en été 1797 et finit en mars 1798, quand des troupes françaises renforcées par des volontaires de la plaine viennent prendre les hameaux de montagne des Ormonts restés fidèles à Berne. Historiquement, cette guerre coûtera la vie à une trentaine d’Ormonans et à vingt hommes des troupes franco-suisses.

Dès le début, ce roman est traversé par l’opposition politique entre les conservateurs et ceux qui veulent renverser l’ordre établi pour instaurer une république. Les premiers sont attachés aux mœurs traditionnelles, à leur loyauté envers le régime oligarchique bernois et à une pratique stricte de la religion protestante. Les seconds veulent renverser l’ordre ancien, ils vantent la liberté et l’égalité.

David et Félicie, qui s’aiment profondément, voient leur amour rendu impossible par ce conflit politique. Le père de David, Josias-Emmanuel, est un traditionnaliste radical. Il considère les idées nouvelles comme étant sataniques, ennemies de la vraie foi. Il s’oppose donc fermement à ceux qui prennent le parti des idées de la Révolution française, «les adorateurs des faux dieux». Son fils, David, adhère au contraire aux idées républicaines. Enfin, le père de Félicie, Jean Bonzon, est lui-même plutôt ouvert à la nouvelle idéologie. C’est un «tiède» selon le père de David, c’est-à-dire un traître à l’ordre voulu par les Ecritures.

Ramuz à certains égards montre la vanité de la croyance politique et de l’idéologie. Le plus important serait l’amour entre les hommes, ici entre David et Félicie. L’essentiel est la vie, la vie concrète, les relations, le travail, le bien réel réalisé dans la vraie vie, les épreuves du monde affrontées et dépassées. Le reste, que ce soient les idées politiques ou les croyances religieuses, semble ne pas être fondamental. C’est peut-être le message profond de ce roman, ou en tous les cas le problème que pose Ramuz qui paraît être agnostique aussi bien en matière religieuse que politique: la vraie vie serait au-delà ou en deçà de la strate de l’idéologie.

David a cherché à oublier la politique et à donner la priorité à son amour. Mais il n’a pas réussi à prêter serment de défendre jusqu’à la mort la fidélité à l’Ancien Régime aristocratique. Il l’eût fait que son amour avec Félicie eût pu se réaliser et s’épanouir. Du reste, cette dernière avait eu la sagesse de défendre cette voie: «Alors c’est que tu tiens à tes idées plus qu’à moi… Moi, si on me disait de choisir, avant qu’on m’eût seulement posé la question, elles se seraient déjà en allées. Des idées, qu’est-ce que ça veut dire? C’est de l’air, de la fumée, c’est comme de la neige qui fond… Tandis que moi, vois-tu, je reste, moi, je pleure, moi, j’ai mal.» Mais David s’est déjà trop engagé dans le combat idéologique. Il n’adhère pas vraiment aux coutumes traditionnelles qui font qu’on doit obéissance à son père, même adulte. Son père va jusqu’à lui annoncer que c’est lui qui choisira sa femme. Ramuz montre qu’il y a un manque de liberté dans cet univers traditionaliste. Le père de Félicie, qui a du cœur et qui est réfléchi, le reproche bien à l’austère père de David: «Mais votre Dieu est le Dieu des cœurs fermés et de ceux qui sont satisfais d’eux-mêmes, vous êtes muré dans votre orgueil.» Ramuz, lui-même, ne prend pas vraiment parti pour la conception aristocratique ou la conception républicaine. Il montre la violence de leur antagonisme. Il présente les rigidités de la vision conservatrice, mais il n’est en rien laudatif des idées révolutionnaires de liberté et d’égalité. Car, comme cela est dit, on vivait bien avec les Bernois. Ils laissaient ces montagnards vivre plus ou moins comme ils l’entendaient, et l’ordre nouveau sera-t-il forcément meilleur? Cette position est cohérente avec les conceptions politiques de Ramuz. Il désapprouve la folie du communisme. Il rejette tout autant les folies totalitaires nazie ou fasciste. Il n’est pas dupe non plus des visions modernistes, celles des libéraux et des radicaux qui prônent le progrès technologique, l’industrialisation, l’éloignement de la nature, la supériorité des nouvelles mœurs sur les anciennes, la liberté de l’individu opposée aux loyautés traditionnelles.

A la fin du roman, l’idéologie fondra du reste comme neige au soleil, car dès lors que les républicains l’emporteront sur les traditionalistes, la vie reprendra son cours. Les paysans s’accommoderont du nouvel ordre. La scène finale montre les villageois pactiser sans difficulté avec les forces d’occupation.

La crispation idéologique de Josias-Emmanuel lui fera abattre froidement son fils David, car un vieil ermite illuminé, Isaïe, l’a légitimé dans une vision prétendument prophétique. Félicie, dans une marche éperdue à travers la nuit gelée d’hiver, ira rejoindre son amant saignant dans la neige. Elle finira définitivement folle.

Ce roman est haletant. On vit la douleur des deux amants. Avant le final tragique, on est avec Félicie qui marche dans le froid. Juste avant, on est avec David qui est torturé en bas, à Aigle, nommée Entreroche, de ne pas être avec son aimée. On est effaré de voir la destruction de ce magnifique amour par la mort et la folie. On est à mille lieues de se positionner pour l’Ancien Régime ou le nouveau; là n’est vraiment pas la question.

Dans ce monde où les hommes se déchirent à cause de leurs idées politiques, parce qu’ils ne savent pas être raisonnables, on ne peut que mourir ou devenir fou. Félicie eût pu être «heureuse», selon l’injonction de son prénom (du latin felix «heureux, fortuné»), mais elle finira folle à cause de la folie des hommes.

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