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Le gestionnaire au pouvoir

Olivier DelacrétazEditorial
La Nation n° 2168 12 février 2021

Pour le gestionnaire moderne, la gestion est une activité qui se suffit à elle-même. Peu importe qu’il s’agisse d’un hôpital ou d’une école, d’un magasin de chaussures ou de l’Eglise évangélique réformée du Canton de Vaud. Ses recettes sont universellement valables – et, à terme, universellement néfastes – parce qu’elles réduisent tous les hommes et toutes les situations à un commun dénominateur, le nombre. Tout est une affaire de chiffres. Les spécificités de l’institution qu’il gère ne modifient ni ses méthodes, ni ses critères, ni son discours.

Il serait même parfaitement à l’aise et occupé à temps plein s’il devait gérer un hôpital sans malades, une école sans élèves, une Eglise sans ouailles.

Maître des plans comptables, des organigrammes et des logiciels, le gestionnaire est au sommet de la hiérarchie réelle. Ce sont ses chiffres qui décident. Les dirigeants y perdent de leur autorité, certes, mais y gagnent, en cas de faillite, une couverture en béton face au pouvoir politique: «Nous avons agi selon les algorithmes les plus pointus d’un expert confirmé», pourront-ils plaider. Et on les approuvera, en haut lieu, parce qu’on partage la même croyance dans la primauté des chiffres.

Naguère, la figure du chef était celle du capitaine, responsable de tout et seul maître à bord après Dieu. Il incarnait l’entreprise, jugeait des situations, décidait souverainement et restait le dernier sur le pont. Nouveau seul maître après Dieu, et même avant, comme on le voit quand il s’occupe d’Eglise, le gestionnaire ne se sent nullement engagé l’égard de l’entreprise. Il n’est, selon la hiérarchie officielle, responsable d’aucune décision. Comme le capitaine du Costa Concordia, il est en tout temps prêt à décamper pour sauver sa peau.

Les chiffres n’ont pas de sentiments. Le gestionnaire n’attend pas de l’employé qu’il s’attache affectivement à l’entreprise, juste qu’il s’engage corps et âme dans les «projets» successifs qu’il met sur pied. A la stabilité, qui fait de l’établissement un milieu où il fait bon travailler, il substitue un changement permanent dans le vocabulaire, les structures, les tâches et les horaires. A la voie hiérarchique traditionnelle respectant le statut de chaque échelon, il substitue des contrôles aléatoires à tous les niveaux et dans tous les sens, des réunions informelles à demi-décisionnelles, des convocations surprises, parfois un procès à huis clos dont l’accusé n’a pas le droit de parler. L’employé est ainsi plus malléable et corvéable, on peut mieux le presser comme un citron, mais dans une ambiance d’inquiétude et de stress insupportable à long terme.

Les chiffres n’ont pas de mémoire. Le gestionnaire part ou repart toujours de zéro. Sur ses conseils, on érige, à partir de rien, un nouveau bâtiment (hospitalier, scolaire, administratif) plus beau qu’avant, nanti des appareils les plus récents et les plus coûteux. On acquiert à prix d’or un logiciel de gestion d’avant-garde, qui permettra à la presse de pousser des «oh» et des «ah», avant de se révéler poussif et brouillon, claffi de bugs et crevé de «fenêtres» indiscrètes.

Le gestionnaire est conscient de ce que les humains ordinaires sont moins évolués que lui et qu’ils restent attachés à «l’émotionnel». Il sait donc aussi qu’il n’y a pas de gestion performante sans éléments de langage répondant à ce besoin archaïque. Il évoque donc une équipe enthousiaste, qui se réjouit de relever un beau défi et de ficeler un magnifique projet. Il voit son propre rôle comme une gouvernance stratégique et technique. Les responsables officiels forment une équipe gouvernante multidisciplinaire, laquelle lui apporte un soutien fort et déterminé. Ceux qui posent des questions, s’insurgent ou démissionnent sont des nostalgiques qui mènent un combat d’arrière-garde1.

Quand la mode est au renforcement de l’«esprit d’équipe», il organise des randonnées, une chasse au trésor ou du canyoning.

Beaucoup disent que cette dégradation – mélange de brutalisation et d’infantilisation – des relations de travail provient d’une extension des règles de l’économie à l’ensemble des activités humaines. Ce n’est pas exact. L’économie, avant toute considération chiffrée, est faite de personnes qui créent, décident et travaillent pour vivre et faire vivre leur famille. C’est une activité noble et nécessaire, où s’ajustent, tant bien que mal, le travail et les gains dans une relation de nécessité réciproque. Il serait donc plus juste de dire que l’économie, parce qu’elle se meut dans le monde matériel, a subi avant les autres la cure de dessèchement chiffré imposée par le gestionnaire.

Notes

1    Nous avons trouvé tous ces termes dans un communiqué indigné de l’Hôpital de Rennaz, réagissant à un article de 24 heures du 23 juillet 2019 (donc moins d’une année avant la révélation du déficit abyssal de l’établissement, les départs en cascade du personnel soignant et la démission du directeur).

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