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La gauche conservatrice

Jean-François Cavin
La Nation n° 2178 2 juillet 2021

Après l'abandon par la Suisse du projet d'accord-cadre avec l'UE et le rejet de la loi sur le CO2, le blocage de la réforme de l'AVS et les aléas de récentes tentatives de révisions fiscales, certains commentateurs de la politique fédérale s'interrogent: la Confédération serait-elle en panne sèche? Comment rebondir? Ainsi M. Florent Quiquerez, dans 24 heures, cherche-t-il «pourquoi les grandes réformes coincent».

Il discerne cinq causes:

–  «un Conseil fédéral faiblard»; peut-être, mais ce n'est pas la première fois;

–  «une opinion publique morcelée»: le temps où les partis gouvernementaux faisaient la loi est révolu; peut-être, mais le référendum a toujours permis de bousculer l'officialité;

–  «des dossiers trop complexes»; certainement pas, car il y a toujours eu des votations sur des objets compliqués ou partiellement techniques;

–  «la politique des petits pas», qui nous habitue à la recherche du compromis et disqualifie les projets d'envergure ou les options politiques bien caractérisées; certes, mais cela n'explique pas tout;

–  «la conjoncture actuelle», où la pandémie remplit la population d'une certaine lassitude et la détourne d'approuver de nouvelles solutions – ou de nouvelles taxes; c'est peut-être vrai pour la loi sur le CO2, moins pour d'autres sujets.

Si cette analyse correspond partiellement à la réalité, on est frappé qu'il y manque un élément de taille: l'opposition de la gauche à plusieurs des avancées envisagées. C'est le cas pour l'accord-cadre, pour la réforme de l'AVS, pour la première mouture de la révision de la fiscalité des personnes morales, actuellement pour l'abolition du timbre d'émission sur le capital propre – qui n'a guère de justification économique. On voit que la gauche socialo-syndicale, avec souvent l'appui de ses alliés verts, est un des principaux freins aux réformes.

La gauche conservatrice? On la considère habituellement comme progressiste, alors que la droite serait hostile au changement (nous parlons ici de gauche et de droite dans le sens habituel, selon leur place dans l'hémicycle si l'on veut, sans entrer dans les nuances de leurs diverses composantes). Et voilà pourtant le paradoxe, ancré aujourd'hui dans les faits et qui ne tient pas seulement aux circonstances du moment. Car il y a plusieurs causes permanentes à ce phénomène.

D'abord, le peuple dans sa base – le prolétariat si l'on veut – est naturellement conservateur; la nouveauté l'inquiète, car la vie est difficile; on ne va pas la compliquer encore en avançant dans l'inconnu. Ce sont les intellos de gauche qui veulent tout transformer.

Ensuite, le gros de la troupe de la gauche nouvelle – la classe moyenne des fonctionnaires, des enseignants, des soignants – est heureuse d'avoir trouvé son confort. Elle veut en profiter sans courir l'aventure.

Encore, les «acquis sociaux» ont été obtenus au prix de longs combats. On ne va pas les remettre en cause; toute modification dans les assurances sociales ou le droit du travail est gros d'incertitudes et pourrait entraîner un recul sur certains points – même si le monde bouge.

Enfin, l'obsession de l'égalité a en elle-même quelque chose de contraire au mouvement. Toute évolution, étant l'effet de la vie, comporte son lot de surprises, de risque d'un désordre momentané, de chances saisies par les plus rapides, de profits pour les uns et de pertes pour d'autres, donc d'inégalités. Le nivellement administratif, forme triomphante de la fixité égalitaire, n'est pas vraiment propice au changement.

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