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Le citoyen lambda et le mariage pour tous

Olivier Delacrétaz
La Nation n° 2178 2 juillet 2021

Nous voterons le 26 septembre prochain sur la modification du Code civil instituant le mariage entre personnes de même sexe. Avec cette question particulière, c’est, une fois de plus, celle de l’évolution générale du mariage qui est posée. La conseillère fédérale Karin Keller-Sutter s’est ralliée à l’idée que chaque citoyen doit être libre de vivre sa vie individuelle et familiale comme il l’entend. Autrement dit, le mariage est l’expression d’un droit individuel et le rôle de l’Etat n’est que de fournir au citoyen une structure juridique qui lui permette de réaliser ce droit, quelles que soient ses orientations sexuelles.

Dans une optique traditionnelle, au contraire, l’institution du mariage est une pièce maîtresse de l’ordre social. Elle le structure en communauté de familles, offre le cadre le plus adéquat à son renouvellement et transmet aux jeunes générations les usages propres à la communauté politique. Axé sur la maternité, le mariage répartit les rôles des époux de telle sorte que chacun puisse y jouer le sien: la femme, centre de la famille et garante de sa cohésion, l’homme, représentant, défendant au besoin, la famille face à l’extérieur, poussant, le moment venu, les enfants hors du nid. Ce modèle de mariage se réfère à la fois à la tradition, qui stabilise la société dans le temps, à la nature humaine, inchangée depuis que le monde existe, et aux textes sacrés, qui le pourvoient d’une portée symbolique universelle. Il exprime la soumission à la fois spontanée et organisée de la société à des réalités naturelles et surnaturelles qui la dépassent.

Il s’agit là, faut-il le dire, d’un modèle et non d’une description de la réalité. La réalité vivante est beaucoup plus complexe, plus mystérieuse et insaisissable, souvent aussi plus bancale, racornie et décevante. La société n’en a pas moins besoin d’un modèle, formulé en termes de perfection, qui fournisse une perspective commune à l’ensemble de sa population.

Ce modèle est encore bien vivant. Il est même difficile, tant il est naturel, de ne pas s’y conformer, au moins un peu. Il tend néanmoins à s’écraser devant un autre modèle. Celui-ci n’est plus fondé sur les exigences de la nature, ni sur la continuité de la lignée familiale, ni sur les nécessités de l’ordre social, ni sur une symbolique religieuse, mais sur les droits individuels et la volonté du législateur. En d’autres termes, il se suffit à lui-même. De public, le mariage devient privé. Il n’est plus hiérarchique, mais égalitaire: le rôle des conjoints y est indifférencié. Seule la maternité impose une distinction entre les époux, aussi brève que possible, et que le congé paternel tend à réduire encore.

Le «mariage pour tous» n’est qu’une étape de ce changement de modèle, dont on pourrait dire qu’il a commencé à se développer dans les années 1980, avec la révision du droit de la famille et la suppression de son chef, avec aussi les nombreux compléments égalitaires qu’on n’a cessé d’y apporter. Il a continué avec, en 2005, la loi sur le partenariat enregistré. Il continue aujourd’hui avec le mariage pour tous. Cette dernière étape frappe particulièrement notre sens de la logique et de la convenance, en ce qu’elle étend la définition du mariage à une relation naturellement stérile.

D’ailleurs, est-il juste de parler de «modèle»? Un modèle se caractérise par sa stabilité dans le temps et sa généralité dans l’application. Or, le nouveau «modèle» ne cesse de changer et d’appeler à de nouveaux changements de forme et de bénéficiaires. En réalité, pour le moment, on n’assiste pas à l’émergence d’un nouveau modèle, seulement à la destruction de l’ancien.

Le partenariat enregistré a passé parce qu’on disait: «Le partenariat, oui, l’adoption, jamais.» Les mêmes disent aujourd’hui: «L’adoption, oui, la procréation médicalement assistée, encore oui, la gestation pour autrui et la mère porteuse, jamais!» Mais si la loi passe cet automne, rien n’empêchera les couples mâles d’invoquer l’égalité pour revendiquer leur droit d’avoir eux aussi des enfants. Et l’officialité finira par se rallier. C’est la prochaine étape.

Le citoyen lambda, normalement conservateur, est mal à l’aise. Un sentiment diffus l’incite à refuser, mais il n’arrive pas à le formuler clairement. C’est que ce sentiment sourd des couches les plus profondes et anciennes de son éducation. Il renvoie à l’image du couple donnée dès sa naissance par ses parents et dont il a retrouvé l’écho tout au long de sa vie, dans les contes pour enfants, dans le catéchisme, dans les romans, dans les représentations picturales, dans les cours d’histoire, dans les autres familles. C’est cette image persistante, évidence première sur laquelle il a bâti sa représentation de la famille et de la société humaine, qui l’incite obscurément à refuser l’image inappropriée du couple unisexuel.

Mais il sait que cette image est sans poids dans un débat où tout opposant est d’emblée attaqué pour «homophobie», terme connoté qui appelle de lourdes condamnations morales, notamment sur les réseaux sociaux. Alors, craignant de perdre sa réputation pour rien, sans la moindre chance d’être compris, ou même écouté, le citoyen lambda se tait, avec l’obscur et culpabilisant sentiment de trahir, en lui, quelque chose d’essentiel.

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