L’École vaudoise et la revalorisation de l’apprentissage

Olivier Delacrétaz
Editorial
La Nation n° 2156 28 août 2020

Le 15 août, le site Bon pour la tête1 publiait un article de M. Rudolf Strahm intitulé La Suisse romande dans le piège de l’académisation2. L’ancien conseiller national socialiste constate que l’apprentissage est mieux considéré en Suisse alémanique qu’en Suisse romande, laquelle privilégie obstinément les formations longues et les professions universitaires. Il écrit: «Parmi l’élite pédagogique de Suisse romande, la formation en apprentissage est stigmatisée et peu valorisée socialement. Elle est considérée comme une formation pour les plus défavorisés3.» M. Strahm voit dans ce dédain l’explication du fait que le chômage des jeunes est plus important en Suisse romande qu’en Suisse alémanique. Ça se défend.

Notre souci est de savoir s’il y a le moindre espoir de voir ce préjugé académique déboulonné dans les années qui viennent. C’est vrai que, dans le milieu pédagogique, un peu de cancel culture ne ferait pas de mal. Il y a quelques mois, Mme Cesla Amarelle déclarait qu’elle entendait revaloriser la voie de l’apprentissage. On est évidemment très heureux de l’entendre, mais on se demande quand et de quelle manière cette volonté se concrétisera. Le conseiller d’État Pierre Cevey, qui dirigea l’École vaudoise de 1984 à 1994, et qui connaissait le monde des métiers, s’était lui aussi engagé dans ce sens. Cela n’a pas modifié l’orientation générale de la grande réforme scolaire qui, étape par étape, et dans un double processus d’unification et d’émiettement, bouleverse l’Ecole vaudoise depuis presque trois générations.

Pour apprécier la marge de manœuvre de l’élu – qu’il soit de gauche ou de droite n’y change rien – placé à la tête de l’Ecole vaudoise, il faut bien se représenter les forces en présence. La première de ces forces, c’est l’idéologie égalitaire. Inspiratrice du régime, jamais remise en cause par qui ou quoi que ce soit d’officiel, elle sévit tout particulièrement dans le Département de la formation, de la jeunesse et de la culture. Il est nécessaire et suffisant qu’un projet s’y réfère pour être présumé juste et bon aux yeux du chef du Département, de ses collègues du Conseil d’Etat, du Grand Conseil et de la presse. A l’inverse, toute personne qui s’y oppose est dénoncée comme obscurantiste, élitaire, réactionnaire. Elle est hors-jeu, ses arguments ne sont même pas contestés, ils sont ignorés.

La deuxième force à l’œuvre dans l’Ecole vaudoise, c’est l’«élite pédagogique», celle qui juge que l’apprentissage est une voie de garage. Ses membres ne sont pas élus, mais nommés pour la vie. Ils n’ont de compte à rendre à personne. Ils recherchent obstinément la martingale qui permettra à tous les élèves d’obtenir une maturité, ce rêve inefficace et si décevant du «bac pour tous», développé dans les années 1980 par Jean-Pierre Chevènement et Lionel Jospin. Cette «élite» ne tire de ses échecs que la certitude qu’il lui faut continuer de plus belle dans la même direction.

Le chef politique n’est que la troisième force. Sa marge de décision est faible. Il respecte le principe d’égalité, puisqu’il lui doit son élection. Il se plie également, n’étant pas du métier, au savoir spécialisé de l’ «élite». C’est d’ailleurs celle-ci qui conçoit les projets auxquels il attachera son nom.

En ce qui concerne Mme Amarelle, le projet qui lui a été attribué l’année dernière s’appelle «Concept 360°». C’est un gros morceau. Il s’agit, dans une perspective égalitaire, de rendre l’école plus «inclusive», d’incorporer les enfants handicapés, physiques ou mentaux, à l’enseignement ordinaire, de mieux encadrer les élèves difficiles grâce à des intervenants sociaux et d’offrir un soutien aux parents dépassés. Ce dernier point a pris une importance imprévue du fait que, profitant de la pandémie, certains élèves se sont tout bonnement évaporés de l’école obligatoire.

Ajoutons enfin un tout nouveau «vaste chantier», comme dit la presse, qui prévoit de réduire sensiblement le nombre et l’importance des évaluations scolaires, sous le prétexte pour le moins désinvolte qu’il faut, ce sont les termes de la conseillère d’Etat, se concentrer sur la qualité des évaluations et non plus sur leur quantité.

Il y a de quoi occuper Mme Amarelle plus qu’à plein temps. Aura-t-elle vraiment le loisir, l’énergie et la disponibilité d’esprit nécessaires pour revaloriser l’apprentissage dans les cervelles de son «élite pédagogique»?

Notes:

1  https://bonpourlatete.com/actuel/la-suisse-romande-dans-le-piege-de-l-academisation

2  L’article original a été publié en allemand dans le Tages Anzeiger/TA média du 11 août.

3  Les mots en italiques sont en français dans le texte original.

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26.10.2020 - 11:25