Identification
Veuillez vous identifier

Mot de passe oublié?
Rechercher


Recherche avancée

Occident express 82

David Laufer
La Nation n° 2175 21 mai 2021

Brusnik est un petit village à la lisière orientale de la Serbie. Erigé sur une colline, il fait courir ses ruelles dans tous les sens jusqu’aux bords du Timok. La pente est régulière et le soleil de ce début d’après-midi d’octobre tombe si directement que seuls les tilleuls défraîchis peuvent jeter un peu d’ombre sous leur corolles. Ainsi tout resplendit. Les petites maisons d’entre-deux-guerres racontent des histoires joyeuses: marquises en verre, fenêtres ajourées à la viennoise, audaces bauhaus rehaussées de bleu ciel et de vert bouteille, porches éclairés de vitraux, moulures géométriques ou florales ou animales. La place centrale, ramassée, distribue les rues du haut vers le bas et d’est en ouest. A son sommet, la masse de ciment blanchi du monument aux Partisans de la Seconde guerre mondiale voudrait en imposer à un petit obélisque de marbre noir, cinq mètres plus bas. Couvert d’écritures et de photos émaillées, celui-ci évoque les morts des guerres balkaniques, de 1912 à 1913. Sur sa face nord, le même obélisque rappelle le souvenir des victimes de 14-18. Deux monuments comme autant de couronnes sur ce tombeau à ciel ouvert, sur ces centaines de maisons charmantes et vides, la moitié d’entre elles effondrées, dressant leurs solives rompues vers le ciel comme des tibias. Brusnik est mort en effet. Autrefois exportant ses vins renommés jusqu’à Paris, étalant ses petits prodiges d’architecture moderne sur ses flancs fertiles, Brusnik a résisté à tout. A trois guerres, à une occupation d’une férocité que l’histoire pensait ignorer, à un régime communiste boursouflé et inepte, à dix années d’embargo international, à tout. Mais pas à l’ouverture soudaine et complète des frontières et à l’insatiable appétit de bras humains de l’Europe occidentale. De l’Allemagne essentiellement, celle-là même qui était venue en 1941 jusqu’aux bords du Timok pour y détruire jusqu’aux derniers semblants de civilisation. Et qui aujourd’hui, pour les dizaines de milliers de jeunes que ses usines engloutissent nuit et jour, offre l’aumône de quelques millions pour relever les infrastructures. «Trop tard», soupire cet homme qui nous sert son excellent cognac maison, 18 ans de barrique, «à quoi bon construire des routes neuves pour personne? C’est morbide.» Autour de nous tout est riche, abondant, la terre ne demande que d’être travaillée, cette terre noire et grasse comme en rêverait un Beauceron. Le soleil idéal inonde la vallée du Timok, pour personne.

Vous avez de la chance, cet article est en accès public. Mais La Nation a besoin d'abonnés, n'hésitez pas à remplir le formulaire ci-dessous.
*


 
  *        
*
*
*
*
*
*
* champs obligatoires