Chablais Agglo ou autogoal?

Cédric Cossy La Nation n° 1909 25 février 2011
Constatant que les villes abritent 75% de la population et plus de 80% des emplois, la Confédération a lancé en 2001 une «politique des agglomérations» visant à mieux concilier croissance, environnement et qualité de vie. Par agglomération, la Confédération entend un ensemble d’au minimum vingt mille habitants formé par la réunion des territoires de communes urbaines adjacentes.

Le rapport initial de 2001 ratisse large, puisque les compétences évoquées parlent de transports, d’organisation du territoire, de sport, de culture, de politique sociale et d’intégration des étrangers. Pour l’heure, la Confédération a donné la priorité à la rationalisation du trafic d’agglomération. Elle invite les communes et les cantons à se concerter pour établir des projets d’urbanisation réduisant la dépendance à l’automobile et respectant la nature et les paysages. A fin 2007, trente agglomérations, dont neuf en Suisse romande, ont présenté un projet. L’Office fédéral du développement territorial (ARE) en a retenu vingt-six qui recevront 1,5 milliard pour la période allant de 2011 à 2014.

Dès 2008, d’autres agglomérations se sont engagées dans la préparation de projets, et parmi elles le Chablais et Vevey-Montreux. Ces projets dits de deuxième génération devront être déposés à la Confédération jusqu’à la fin de cette année pour pouvoir prétendre à des subsides fédéraux.

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La situation est quelque peu particulière dans le Chablais. Dans un premier temps, l’Office fédéral de la statistique avait défini le périmètre d’une agglomération regroupant Aigle, Collombey- Muraz, Monthey, Massongex et Troistorrents. Cette dernière commune s’est très vite retirée du projet, alors que les communes de Bex et Ollon se sont montrées intéressées. Ce nouveau périmètre a été approuvé par l’ARE. Le projet «Chablais Agglo» regroupe donc aujourd’hui trois communes vaudoises et trois valaisannes. Son comité de pilotage, dirigé par le préfet du district de Monthey, réunit notamment les six présidents de commune et syndics ainsi que les conseillers d’Etat Jean-Michel Cina et Jean-Claude Mermoud1. Présenté au public en octobre dernier, le projet prévoit cinq «concepts» de développement pour l’agglomération.

Le «concept d’urbanisation» définit pour l’entier de la plaine le plan de développement des zones constructibles ou réservées au développement économique. Ce plan présente peu de surprises, puisqu’il ne fait qu’avaliser les plans de zones déjà définis par chaque commune et canton. Signalons que, selon ce plan, Ollon est la seule des six communes à n’avoir aucune velléité d’accueillir des activités artisanales sur son territoire. Il est également surprenant de voir que les zones des Dévens et du Châtel à Bex ne font pas partie des zones de développement alors qu’elles sont déjà largement construites.

Le «concept de paysage» tend à renforcer les cordons de verdure qui traversent l’agglomération et à protéger de toute construction les versants des deux côtés de la vallée. Mais ce concept semble déjà dépassé avant d’être adopté: en termes de construction, les coteaux de Choëx et de l’hôpital au-dessus de Monthey sont bientôt entièrement couverts de villas individuelles. Mis à part les châtaigneraies communales, il n’y a ici plus beaucoup de paysage naturel à conserver. Le projet d’agglomération ne dit en outre rien de la troisième correction des eaux du Rhône. Or, pour être menée à bien, celle-ci nécessitera l’abattage de la quasi-totalité du boisement des berges, l’élargissement du lit et l’aménagement de nouvelles zones de compensation écologique. La coupure naturelle entre les parties vaudoise et valaisanne de l’agglomération s’en trouvera renforcée.

Le «concept des transports individuels motorisés» ne prévoit pas d’extension des infrastructures routières et se concentre sur le développement des zones park+ride (P+R) pour faciliter l’usage des transports publics. La ligne du Simplon passant du côté vaudois, ce sont les communes d’Aigle et de Bex qui seront principalement concernées par ces nouvelles infrastructures. Pas un mot, en revanche, sur le projet de terminal à conteneurs régional (interface rail-route) dont l’implantation est prévue en bordure du site chimique de Monthey, sur une zone «verte» du concept d’urbanisation! Cette infrastructure sera certes subventionnée par un autre office fédéral, mais elle va néanmois nécessiter d’importantes corrections routières entre Monthey et Massongex.

Le «concept de mobilité douce» prévoit le développement de pistes cyclables entre les zones de forte densité urbaine. Habitant la région et adepte de la petite reine, nous osons prétendre que ce concept a été développé par des personnes n’ayant jamais pédalé contre la bise de Bex à Aigle ou contre le foehn de Monthey à Massongex. L’auraient-ils fait qu’ils connaîtraient l’existence d’un excellent réseau de chemins agricoles permettant aujourd’hui déjà de se déplacer dans la plaine à l’abri du trafic automobile.

Nous avons réservé le «concept des transports publics» pour la fin, car il est l’élément financièrement déterminant du projet. Il prévoit l’ajout d’une directissime Aigle-Monthey sur la ligne de l’AOMC, évitant le détour par Ollon, ainsi qu’une correction du tracé en ville de Monthey passant par la gare CFF et supprimant le cul-desac de Monthey-Ville. La durée du trajet entre les deux villes en sera diminuée de moitié. Le concept prévoit aussi la création d’une ligne de bus Aigle – Collombey – Monthey (nouvelle traversée du Rhône à prévoir entre les zones industrielles d’Aigle et Collombey) et le renforcement de la ligne Bex – Monthey existante.

Si l’intérêt de ces nouveaux aménagements est évident pour la partie valaisanne de l’agglomération (y compris pour Troistorrents qui s’est retirée du projet…), on ne voit pas bien l’intérêt qu’en retireront les communes vaudoises: Ollon verra sa desserte ferrovaire amoindrie; la nouvelle ligne de bus au départ d’Aigle sera surtout utile aux résidents de Muraz pour rejoindre la ligne du Simplon; quant à Bex, disposant de la seule gare susceptible d’une extension de l’offre P+R, elle risque de se transformer en grand parking pour les pendulaires valaisans. Les communes vaudoises risquent in fine de payer pour un projet dont elles ne retireront pas grand-chose.2

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Le chef de projet et le président du comité de pilotage sont des notables valaisans, et il n’est pas étonnant de voir la part belle réservée à la rive gauche du Rhône. Cette constatation n’est teintée d’aucune rancoeur: nos amis du Vieux Pays ont plus d’expérience dans la quête des subsides fédéraux et font montre d’un esprit d’entreprise dont les Vaudois devraient s’inspirer. Pour les communes de la rive droite, c’est le dernier moment pour exprimer des revendications un peu plus spécifiques à la nature de leurs problèmes: Ollon n’est pas seulement la zone de résidence des cadres de la chimie montheysanne: elle a sûrement des problèmes de mobilité en direction de Villars dont la solution pourrait être une contrepartie aux avantages valaisans du projet. Bex, dont les habitants sont disséminés dans de nombreux hameaux sur les coteaux, pourrait exiger quelques améliorations de desserte autres que des pistes cyclables d’altitude.

Sur le plan politique, une organisation supracommunale de collaboration est toujours synonyme de perte d’autonomie pour les communes impliquées. Avec sa tête majoritairement valaisanne, Chablais Agglo double ce risque d’une possible perte de souveraineté cantonale. Dans ce projet, l’Etat de Vaud doit veiller à garder le contrôle politique sur les décisions touchant les communes vaudoises.

Les consultations auprès des législatifs communaux débuteront en avril. Ce sera donc pour les nouveaux élus vaudois l’occasion d’amener les amendements rendant cette agglomération un peu plus goûteuse pour eux. Et si le prix à payer semble trop cher face aux avantages procurés, ce sera le dernier moment pour certaines communes de se retirer du projet.


NOTES:

1 Pour un projet qui touche l’infrastructure et le territoire, on se demande pourquoi ce n’est pas M. Marthaler qui représente le Canton.

2 Les coûts de préparation du projet sont en majorité à la charge des communes, au prorata du nombre d’habitants.

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15.08.2020 - 10:02