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L’homme augmenté

Olivier DelacrétazEditorial
La Nation n° 2203 17 juin 2022

Le transhumanisme est un mouvement de pensée qui juge possible, et désirable, d’améliorer l’humanité en recourant méthodiquement aux techniques de pointe, génétiques, informatiques, cybernétiques, aux nanosciences, à l’intelligence artificielle, etc. L’«homme augmenté» qui en sortira sera plus fort et plus rapide, plus intelligent, plus durable, peut-être immortel. Ce «plus» non suivi d’un «que» indique que le but est indéfini. Il s’agit de créer en continu un homme toujours plus fort, toujours plus rapide, etc.

Parmi les transhumanistes connus, citons l’homme d’affaires Elon Musk et Klaus Schwab, le fondateur du Forum de Davos.

Quand passe-t-on de l’homme ordinaire à l’homme augmenté? A partir de quel pourcentage de compléments techniques devient-on un cyborg? Bien difficile à dire. D’une certaine façon, la technique est naturelle à l’homme. Le levier, la roue, le feu, les habits, les lunettes, les aspirines, les antibiotiques nous sont naturels. Plus exactement, ils nous sont devenus naturels. La distinction entre artificiel et naturel semble n’être qu’une question de temps et d’habitude. Les exosquelettes, les yeux électroniques et le sang artificiel nous apparaîtront tout ce qu’il y a de plus naturel quand les savants en seront à envisager la vision à 360°, les transplantations de cerveau et la télépathie pour tous.

Si donc toute technique peut être «naturalisée», il est vain de chercher dans la technique elle-même les critères qui distinguent l’usage naturel de l’abus. Ces critères, on les trouvera plutôt du côté de l’utilisateur.

Nous en proposons deux. Le premier est le respect de l’unité de l’âme et du corps. Ce critère est directement vital, car l’âme et le corps se nécessitent l’une l’autre dès les premières cellules: l’âme emplit, anime et façonne le corps, tandis que le corps fixe l’âme, lui impose ses limites matérielles, l’insère dans le temps et l’espace. L’utilitarisme transhumaniste néglige ce lien de réciprocité: il ne voit dans l’âme qu’une volonté illimitée et dans le corps qu’un matériau à la disposition de cette volonté.

La chirurgie esthétique illustre cette conception quand elle remodèle un patient selon les canons esthétiques du jour: lèvres plus pleines, nez rectifié, paupières relevées, joues retendues, jabot lissé, et, dans la foulée, poitrine augmentée et retendue, muscles regonflés, ventre et cuisses liposucés, etc. On n’en finit jamais de se perfectionner.

Bien souvent, ce genre de «perfectionnement» déséquilibre le visage au point d’en faire regretter l’imperfection originale. Et ce déséquilibre s’accentue au fil des nouvelles corrections qu’appellent les nouveaux outrages du temps, jusqu’au surgissement de ce terrifiant masque inexpressif qu’on nomme le surgical look, anglicisme qu’on peut traduire par bistourire, et qui désigne un visage déserté par l’âme.

Imaginons qu’un savant transhumaniste me greffe des muscles de sauterelle1 avec lesquels je ferais des sauts de vingt mètres de hauteur. Qu’adviendra-t-il de mes articulations et de ma voûte plantaire qui devront supporter le choc fracassant d’une retombée de saut équivalant à une chute de six étages, de mes poumons et de mon cœur qui devront pomper l’oxygène et le sang nécessaires, de ma cervelle secouée comme salade en panier? Ma survie l’exige: il faut tout changer, autre peau, autres os, autre cœur, autres poumons, autre cervelle. Or, ma manière de parler et d’écrire, de marcher et de rire, mes routines, mes tics et mes tocs se sont développés en fonction de mes caractéristiques physiques. Serai-je encore moi, après la totale?

Et l’immortalité, fantasme ultime des transhumanistes? On pense à Tithon, ce prince troyen qui, rendu immortel par Zeus à la demande de sa fiancée Eôs, ne cessa de se ratatiner au fil des ans, jusqu’à n’être plus qu’un petit insecte noirâtre: le roi des dieux n’avait pas jugé opportun de joindre l’éternelle jeunesse à l’immortalité. «Pas de problème, rétorquera le transhumaniste, le renouvellement des cellules fera partie du forfait.»

Réponse insuffisante. Les établissements médico-sociaux comptent toujours plus de ces centenaires, physiquement assez bien portants, mais qui se voient progressivement dépouillés de leurs repères sociaux, moraux et professionnels, de leurs amis, de leurs enfants et de toutes les raisons qu’ils avaient de vivre. L’immortel subira l’éradication constante de son propre passé tout au long des temps nouveaux qu’il traversera sans fin.

On n’imagine d’ailleurs même pas ce que serait une vie humaine privée de son point final terrestre, privée de cette mort, «aphrodisiaque de la vie», comme le disait Sylvain Tesson à La Grande Librairie2.

Le second critère que nous proposons est l’acceptabilité sociale de l’homme augmenté. Comment la nouveauté technique va-t-elle s’insérer dans la communauté et ménager l’équilibre entre l’individu transhumain et le monde humain qui l’entoure? Car l’homme qui ne vieillira plus, qui courra à 100 (ou à 1000) kilomètres à l’heure, celui qui aura mémorisé «La Légende des siècles» au cours du week-end, celui qui, chronomètre en main, jouera deux fois plus vite que Vladimir Horowitz, celui qui peindra un Rembrandt inédit avec le pied, celui qui verra, entendra et sentira à travers les murs, tous ces individus augmentés risquent fort de susciter la répulsion fascinée qu’ont toujours suscitée les monstres. En version douce, on les exhibera dans des cirques comme autrefois l’homme-éléphant, les frères siamois ou la femme à barbe. En version modérée, on les concentrera sur une île et en version dure, on les exterminera.

Cette malédiction est présente même dans les films de super-héros. Les X-Men, mutants dotés de pouvoirs surhumains, sont rejetés et persécutés. Spiderman et Batman sont toujours peu ou prou suspects, même aux yeux de leurs admirateurs. Leurs actes héroïques ne font que suspendre la suspicion le temps d’un de ces applaudissements fusionnels de babas benêts dont les Américains raffolent. Les «réplicants» artificiels de Blade Runner3 sont si parfaits qu’ils finissent par éprouver des sentiments humains: c’est précisément à ce moment-là que les régulateurs officiels doivent les «retirer», c’est-à-dire les abattre. La société n’aime pas les aliens.

Ceux qui considèrent les transhumanistes comme des sauveurs de l’humanité devraient reconsidérer l’intérêt qu’il y a à apprendre un poème par cœur, à se l’approprier en étapes successives qui sont autant de découvertes, plutôt que de se le faire incorporer en 0,8 secondes, en même temps que l’entier de la poésie française; à gravir pas à pas un 4000 mètres plutôt que de s’y faire téléporter; à préférer suer sang et eau face à une sonatine récalcitrante que de se faire implémenter, pour une somme modique, une puce «Virtuosité plus» destinée à épater ses amis; à se faire craquer la cervelle pour décortiquer un argument; à identifier ses faiblesses et à les combattre, ou à les accepter; à mourir de sa belle ou laide mort plutôt que d’étirer indéfiniment une jeunesse dépourvue de la perspective même d’un accomplissement; en un mot, à devenir soi-même dans la patience, l’effort, l’expérience des réussites et des échecs, des fourvoiements et des repentirs plutôt que de se faire «augmenter» sous anesthésie, sans limites et sans repos.

Notes:

1  Relire Les cargos du Crépuscule, M. Tillieux, Editions Dupuis, 1961.

2  La Grande Librairie, France 5, le 11 mai dernier.

3  BladeRunner, Ridley Scott, The Ladd Company, 1982

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