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Occident express 102

David Laufer
La Nation n° 2205 15 juillet 2022

Une amie qui tient une galerie d’art au centre de Belgrade m’a raconté hier matin la navrante histoire que voici. Depuis cinq ans, elle se rend chaque année avec quelques-uns des artistes qu’elle représente à une foire du dessin d’art à Berlin. Elle était en train de préparer sa présence pour cet automne lorsqu’elle a reçu un appel du directeur de la foire. Selon lui d’autres exposants, presque tous allemands, se sont plaints de la présence à leurs côtés d’une galerie serbe car la Serbie refuse de se joindre aux sanctions contre la Russie. Sa présence est donc annulée. On punit par ce biais, et une petite galerie, et de jeunes artistes, pour la simple raison qu’ils vivent dans un pays qui, sans participer à la guerre, ne la condamne pas comme on l’exige de lui. Une autre amie, directrice d’une institution culturelle publique belgradoise, revient d’un symposium à Paris. Là, une vingtaine de collègues l’ont ouvertement accusée de soutenir la Russie au prétexte qu’elle ne met pas de drapeau ukrainien sur la page Instagram de son institution. Ces accusations et ces emportements ne sont pas seulement hypocrites. Ils sont dangereux. Située à la charnière de l’Occident et de l’Orient, n’appartenant vraiment ni à l’un ni à l’autre, la Serbie devrait avoir le droit, presque le devoir, de ne jamais se prononcer. La contraindre à se déclarer ouvertement contre la Russie n’aboutira qu’à plus d’instabilité, de crises migratoires et économiques dans toute la région. Autrement dit, forcer la Serbie à se déclarer, c’est activement travailler à la déstabilisation de l’Europe, et non de la Russie. Or ces petites anecdotes indiquent que c’est, hélas, le chemin qu’empruntent déjà les Européens, officieusement, peut-être bientôt officiellement. L’ignorance des circonstances serbes qui dicte ces vues est affligeante. Elle souligne une mésentente tragique et apparemment irréconciliable entre ce petit pays et le reste de l’Europe. En vérité presque tout, en Serbie, est paradoxal, complexe et inclassable. Selon les mêmes lois l’existence de la Yougoslavie était une nécessité historique, et son éclatement inéluctable, notamment parce que l’on a copieusement ignoré les spécificités de cette région, de la Serbie surtout, poids lourd démographique de cet ensemble. L’Europe ignorera à nouveau ces spécificités, au péril des Balkans, et, comme on le sait trop bien, à son propre péril.

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