La RTS et la grève générale -Le gentil socialiste, le méchant militaire

Félicien Monnier La Nation n° 2094 13 avril 2018

La RTS a produit un documentaire-fiction sur la grève générale de 1918, réalisé par Hansjürg Zumstein, diffusé en version française dimanche 25 mars au soir dans «Histoire vivante». Il s’agit en réalité d’une hagiographie de Robert Grimm (1881-1958), figure du parti socialiste suisse et leader du mouvement de grève générale en 1918.

Le film est structuré comme un duel entre deux hommes: Robert Grimm et le colonel divisionnaire appenzellois Emil Sonderegger (1868-1934), commandant de la 4e division (Suisse orientale) et responsable des troupes engagées durant les événements à Zurich. Sonderegger terminera sa carrière comme chef de l’Etat-major général, avant de démissionner en raison de divergences avec les autorités civiles. Il tiendra à la fin de sa vie des responsabilités plus ou moins importantes dans les mouvements frontistes des régions de Bâle et Zurich.

Nous connaissons mal l’histoire du mouvement ouvrier en Suisse. Aussi nous concentrerons-nous sur un seul aspect de cette émission: l’image donnée du divisionnaire Sonderegger, et le discours qu’elle sous-tend. 

On ne peut que déplorer un profond déséquilibre dans la manière de présenter les deux personnages. Les traits de la personnalité de Grimm sont représentés avec nuance et sympathie. Après avoir indiqué qu’il a rencontré Lénine lors de la Conférence pacifiste du Zimmerwald en 1915, on s’empresse de le montrer expliquant à deux charmantes demoiselles que Vladimir Illitch Oulianov est un homme dangereux, car trop radical. «Les sociaux-démocrates sont pour la paix», nous dit-il. On le présente à la fin de sa vie comme un notable, engagé aux côtés du Conseil fédéral comme responsable de l’approvisionnement en carburant durant la Mobilisation 1939-1945.

Sonderegger ne bénéficie pas de ces égards. On commence par lui reconnaître de grandes qualités militaro-stratégiques. Mais le professeur Rudolph Jaun déplore tout de suite que sa réflexion soit «strictement militaire». S’il avait pensé et agi en politique, on lui eût indubitablement reproché de violer la séparation des pouvoirs. Les historiens interrogés n’y vont pas avec le dos de la cuiller. Sonderegger était un «fanatique sans scrupule», nous apprend Orazio Martinetti, historien et journaliste culturel à la Radio suisse italienne, ou, pour Jakob Tanner de l’Université de Zurich, un «agitateur dont l’action se fonde sur la force militaire», précisant que «côté militaire, la propension à la violence était effroyable». Ce portrait peu reluisant est dressé à la huitième minute.

La transition théorique et visuelle menant au portrait de Sonderegger n’est pas anodine. Des images de combats, en particulier de matériel militaire en action, assoient l’affirmation que la bourgeoisie suisse vivait du commerce d’armes. Puis des images de soupe populaire et d’enfants faméliques illustrent l’appauvrissement du prolétariat. La cause de cet appauvrissement résiderait dans une économie de guerre peu préoccupée par la production de biens de première nécessité. On bascule ensuite dans les images de fiction. Le divisionnaire Sonderegger regarde avec nostalgie les photographies de sa mission d’observateur militaire sur le front italien. On y voit avant tout des canons, des obus et des installations fortifiées.

En trois minutes, le cadre est posé. Le message est clair: l’armée a partie liée avec les bourgeois marchands de canons, elle a intérêt à la continuation de la guerre. L’orientation idéologique de Sonderegger suit naturellement. Il se félicite des victoires autrichiennes sur l’Italie. Le 11 novembre, on le verra s’effondrer en soupirant de dépit. Certes, nous ne sommes qu’en 1918. Mais cette germanophilie, déjà, sonne comme un glas de très mauvais augure.

Nous retrouvons alors immédiatement Robert Grimm dans un train à vapeur rempli de lumière, filant à travers la campagne. Il fait le joli cœur avec ces demoiselles, leur expliquant qu’il ne va pas les mordre, malgré toutes les horreurs que la presse bourgeoise raconte à son sujet.

Ces quelques impressions ne sont pas que fugitives. L’ensemble du film est de cette teneur. Voulant démontrer les tendances préfascistes de Sonderegger, l’une des dernières scènes est totalement absurde. On y voit le divisionnaire se faire prendre en photographie, casqué, par son aide de camp. Déboule un colonel qui lui annonce fièrement, et dans un langage trop bureaucratique pour être vraiment militaire, que la troupe vient de tuer trois grévistes à Granges. Le divisionnaire demande solennellement s’il y a des pertes dans les propres troupes. Content de la réponse négative, il ordonne de transmettre ses félicitations aux participants de l’incident. Il clôt la scène sur un ton inspiré: «Nous ne voulons pas de bolchévisme révolutionnaire dans ce pays!», et, regardant l’objectif: «Honneur à toi, Helvétia!» Ou comment ridiculiser par l’image un objectif politique tout à fait louable: faire obstacle à la révolution communiste.

Que, durant sa vie, le divisionnaire Sonderegger n’ait pas été de la première des clairvoyances politiques, nous sommes prêts à l’admettre. Et peut-être bien que la Suisse de 1918 était loin de la Russie de 1917.  Mais en réalité, là ne se situe pas la question. Ce qui compte est que les choix politiques de Sonderegger ne justifient aucunement l’absence totale de recul dans la présentation de son personnage. Certes, l’historienne bernoise Brigitte Studer explique sa germanophilie, insistant sur la proximité intellectuelle entre l’Allemagne et l’élite alémanique; sans compter la formation militaire suisse d’alors, inspirée du modèle prussien et par la figure d’Ulrich Wille.

La tentation simplificatrice est malheureusement trop forte. A partir de ces affirmations vraies, on décrit soudain comment des militaires craignant de perdre leur pouvoir avec la démobilisation voient dans la grève l’occasion d’un dernier baroud d’honneur. Un tel glissement sans approfondissement n’est pas acceptable. Que cela ait pu être vrai pour certains est possible. Le téléspectateur en conserve toutefois un détestable arrière-fond antimilitariste. Quelle différence entre hier et aujourd’hui? se demandera-t-il immanquablement.

Dans l’une des séquences, Robert Grimm s’emporte face au président de la Confédération qui veut mater la grève: «L’histoire vous jugera!» Là réside précisément le risque pris par ce film: celui de projeter sur le passé les grilles de lecture idéologiques de son temps.

En 1918, la situation était ce qu’elle a été: confuse, inquiétante, fébrile. La guerre n’était même pas terminée, la Russie avait sombré dans le chaos, et l’Allemagne s’y préparait. On ne saurait exiger d’un officier d’état-major de l’époque, éprouvé par une longue mobilisation, le recul d’un historien du XXIe siècle. Dans le film, Grimm se réjouit de la chute du Kaiser. En revanche, aucun intervenant ne dénonce combien la destruction des Empires européens a servi de marche-pied au totalitarisme, qu’il soit nazi ou communiste. La lucidité est sélective. 

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