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Les cicatrices de l’histoire

Olivier DelacrétazEditorial
La Nation n° 1959 25 janvier 2013

Le président français a affirmé devant le parlement algérien que l’amitié entre les deux peuples devait s’appuyer sur la vérité historique: «Rien ne se construit dans la dissimulation, dans l’oubli et encore moins dans le déni, a-t-il déclaré. La vérité, elle n’abîme pas, elle répare. La vérité, elle ne divise pas, elle rassemble. Alors l’histoire, même quand elle est tragique, même quand elle est douloureuse pour nos deux pays, elle doit être dite […]. Connaître, établir la vérité, c’est une obligation, et elle lie les algériens et les Français. Et c’est pourquoi il est nécessaire que les historiens aient accès aux archives.» sans doute. Encore faut-il s’accorder sur ce qu’est la vérité, et en particulier la vérité historique.

Établir une connaissance aussi exhaustive et précise que possible des faits passés ne suffit pas. L’histoire, c’est aussi la vie qui passe au travers de ces faits et les relie par mille enchaînements de causes à effets.

Car la communauté politique ne se contente pas de subir les événements. Elle y réagit, les assimile. Ses heurs et malheurs rythment et orientent son destin. Ils marquent d’un sceau original les mœurs, les institutions, les productions artistiques. Et cette originalité se retrouve dans chacun de ses membres.

Au cours de ce lent processus d’assimilation, les tragédies, les forfaits, les injustices perdent peu à peu leur capacité de nous indigner. Ils se transforment, pourrait-on dire, en simples faits.

Dirons-nous que le temps les blanchit? Oui et non. En lui-même, un crime ou un désastre ne devient pas plus aimable pour être plus ancien. Mais les coupables ou les fautifs sont décédés, les troubles qu’ils ont causés dans la société se sont dissipés, l’oubli, qui est peut-être une manifestation de l’instinct de conservation, a fait son œuvre dans la population.

Après un temps plus ou moins long, qui dépend de l’ampleur et de la gravité des faits, mais aussi de la vitalité de la communauté, les regrets et les rancœurs s’évanouissent. Les blessures cicatrisent.

Il arrive aussi que, dans la durée, un événement change de sens. Ainsi César était un colonisateur qui a conduit la guerre des Gaules en fonction de sa carrière politique. Mais il n’est pas moins vrai qu’il a unifié les tribus gauloises en leur imposant l’ordre romain. Cette colonisation préparait le cadre de la future France. Les Français peuvent donc aussi considérer la défaite d’Alésia comme bénéfique. Pour l’historien, l’important est de lui donner sa juste place par rapport aux faits antérieurs et par rapport à ses conséquences. Cette espèce de neutralisation morale ne relève pas de l’indifférence ou du cynisme. Simplement, l’historien règle son objectif sur le temps propre des nations, qui est un temps long.

Insistons: on ne peut pas juger les faits indépendamment des réponses que la société leur a apportées. Car il arrive qu’on tire un bien d’une aventure pénible. Et dans ce cas, cette aventure y trouve comme un début de justification, en tant que cause indirecte et involontaire d’un effet heureux.

Un peuple a le droit d’avoir la mémoire longue, et les souvenirs de persécutions, de massacres et de déportations ne disparaissent pas en une génération.

Mais repêcher certains événements, leur réinsuffler médiatiquement une vie artificielle, puis s’en indigner – ou faire semblant de s’en indigner – comme s’ils venaient d’avoir lieu ne relève ni de la mémoire collective, ni de la recherche historique. Cela relève de la polémique. Il s’agit de manifester sa conformité à l’esprit du temps, parfois aussi de se blanchir soi-même en rendant les gens du passé responsables de tous nos maux. La recherche historique n’est alors plus qu’une enquête à charge dans la préparation du procès qui est le but réel de l’opération.

Ouvrir ce genre de procès, c’est arracher les cicatrices dans l’espoir ou sous le prétexte de retrouver l’épiderme intact d’avant la blessure. Mais sous la cicatrice, il n’y a que la blessure. Et il n’y a plus personne pour en répondre, et plus personne pour pardonner. Extrayant les faits de l’enchaînement temporel qui leur donnait leur pleine signification, on les prive de son œuvre réparatrice, on les empêche de cicatriser à nouveau. La nouvelle plaie suinte sans fin.

C’est exactement dans cette situation que nous a mis le conseiller fédéral Kaspar Villiger quand il a présenté, au nom de la Suisse, des excuses officielles pour des actes que lui-même qualifiait d’«inexcusables».

Tout se tient. En arrachant les cicatrices du passé, c’est le présent qu’on mutile. Villiger voulait juste se tirer des pattes. Il ne voyait pas que le dénigrement de ses collègues en poste durant la guerre affaiblirait aussi la Confédération actuelle, minant sa conscience d’elle-même et sapant sa capacité de résistance.

Il y a l’histoire vivante, qui consiste à mettre dans une juste perspective les faits du passé pour mieux connaître et mieux aimer un endroit, un pays, une civilisation. Et puis, comme nous le savons depuis le rapport Bergier, il y a l’histoire morte: le chercheur charcute le passé pour y prélever, comme s’il travaillait sur un cadavre inconnu, les éléments conformes à son idéologie et susceptibles de causer du tort à ses adversaires.

Le président Hollande ouvre les archives françaises. que nous diront-elles? que leur fera-t-on dire? 

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